Jeune femme (également présenté à Un Certain Regard) et Une vie à l’étroit ont beau être des films radicalement différents, ils partagent toutefois une scène en commun : une jeune fille sort de la douche, ses cheveux masquent son visage. Soudain, une mauvaise nouvelle tombe comme un couperet. On ne peut pas lire la réaction du personnage, mais on devine qu’elle est ébranlée. En l’occurrence la jeune fille s’appelle Ilana, et la nouvelle est particulièrement lourde à digérer : sa mère lui annonce qu’elle va se marier, avec l’idée en tête que la dot associée à cette union permettra de payer la rançon que réclament ceux qui ont kidnappé le benjamin de la famille au début du film. Si cette tentative de mariage forcé n’est qu’une péripétie parmi d’autres dans cette adaptation d’un fait divers survenu dans la Russie de 1989, la séquence met bien en exergue les différents traits du film : focalisation sur l’héroïne, filmée de très près et prise en étau par sa mère et la caméra, imbrication d’enjeux intimes et sociétaux, goût pour les scènes chocs. Le film ressemble de fait un peu à l’archétype du premier film d’auteur présenté dans une sélection parallèle cannoise, avec son scénario en béton armé, sa caméra collée à ses personnages, sa petite métaphore sociale filée avec plus ou moins de soin.
Si Une vie à l’étroit se révèle particulièrement maladroit lorsqu’il essaie de dépeindre les conflits qui régissent souterrainement cette communauté russe (tensions raciales exacerbées, antisémitisme, morale religieuse forte, insécurité, pauvreté), voire franchement putassier dans ses acmés (des images de soldats égorgés, une scène de première fois qui se transforme en viol conjugal), il trouve cependant en Ilana le personnage idéal pour lier entre eux les différents sujets portés par l’intrigue. Dommage que le film, tenu mais assez besogneux, s’attache avant tout à surligner ses grandes directions, à l’image de cette scène, juste avant le kidnapping, où le petit ami kabarde de l’héroïne (qui elle est juive) joue à l’enfermer dans le coffre de sa voiture, juste assez longtemps pour que la situation ménage une étrangeté latente. Il en va de même dans la scène finale, où le titre du film trouve sa vraie signification : alors que pour la première fois la mise en scène de Balagov s’autorise quelques plans larges qui viennent aérer le cadre, une dernière étreinte de la mère autoritaire entrave de nouveau Ilana dans le plan. C’est ce qu’on appelle un film étroit.