Aucun homme ni dieu
Aucun homme ni dieu
    • Aucun homme ni dieu
    • (Hold the Dark)
    • États-Unis
    •  - 
    • 2018
  • Réalisation : Jeremy Saulnier
  • Scénario : Macon Blair
  • d'après : le roman Aucun homme ni dieu
  • de : William Gilardi
  • Image : Magnus Nordenhof Jønck
  • Décors : Ryan Warren Smith
  • Costumes : Antoinette Messam
  • Son : Mariusz Glabinski
  • Montage : Julia Bloch
  • Musique : Brooke Blair, Will Blair
  • Producteur(s) : Russell Ackerman, John Schoenfelder, Eva Maria Daniels, Neil Kopp, Anish Savjani
  • Production : VisionChaos Pictures, Addictive Pictures, filmscience
  • Interprétation : Jeffrey Wright (Russell Core), Alexander Skarsgård (Vernon Slone), James Badge Dale (shérif Donald Marium), Riley Keough (Medora Slone), Julian Black Antelope (Cheeon), Macon Blair (Shan)...
  • Distributeur : Netflix
  • Date de sortie VOD : 28 septembre 2018
  • Durée : 2h01

Aucun homme ni dieu

Hold the Dark

réalisé par Jeremy Saulnier

Les cinéphiles qui suivent le parcours de Jeremy Saulnier, et qui pourront – comme nous – avoir vu en Green Room la réalisation de promesses formulées dans Blue Ruin, pourraient avoir quelque raison de se sentir un peu trahis. Et cela n’aurait rien à voir avec la bannière Netflix sous laquelle sort son nouveau film (Netflix, aubaine ou fléau de la production-distribution cinématographique globalisée ? le débat du moment reste ouvert). Aucun homme ni dieu rejoue le thème de la relativité de la sauvagerie entre l’humain et l’animal, confrontant son supposé personnage principal, un spécialiste de la chasse aux loups d’âge mûr et fatigué, à l’insondabilité de la noirceur humaine dans une atmosphère désolée propre à s’y prêter (au cœur de l’Alaska). Impliqué dans la découverte d’un crime odieux, dont l’identité du coupable ne fait guère de doute mais sur lequel plane une odeur de superstition locale, cet antihéros étranger aux lieux, à peine acteur d’événements qui le dépassent, doit faire la course contre deux autres chasseurs, endurcis et déterminés à la vengeance, faisant fi de toutes les lois de la société, quitte à massacrer des policiers ou toute autre personne en travers de leur chemin. C’est autour de l’un de ces deux adversaires, Vernon, qu’Aucun homme ni dieu trouve son vrai motif : homme taciturne et impénétrable ayant servi efficacement en Irak, directement concerné par le crime mais contenant sa douleur dans sa carapace de machine à tuer, il incarne de sa seule personne l’instinct de meurtre dans laquelle l’humain pourrait surpasser la bête, mais aussi l’impossibilité pour autrui de l’appréhender (au point qu’à un moment de sa traque il arbore un masque de loup).

Brouillage des pistes

Si le personnage illustre le propos du film, il focalise aussi ce que celui-ci a de problématique. Cela commence par ce passage irakien qui le présente à l’écran (étrange trouée dans la froide atmosphère arctique entretenue dans le reste du film), où on le découvre alternativement comme un agent de mort sans états d’âme et comme un être doué d’un sens de la justice – passage lourd à la fois de sens et de double sens. Tout au long, dans un souci de ne pas paraître trancher dans sa lecture des personnages et de la violence qu’ils déchaînent, Aucun homme ni dieu oscille entre le flou volontariste et l’ambivalence jusqu’à la confusion. Ainsi voit-on l’impénétrable Vernon, conditionné depuis longtemps à la violence froide (une vieille connaissance le qualifiera d’ailleurs de « pas normal » depuis son enfance), s’allier dans sa quête de vengeance avec un ami, un Natif, également touché par un crime semblable mais qui, lui, invoque librement plusieurs raisons de traiter les autorités comme des ennemis à abattre (paresse de l’enquête, barrière interethnique). Saulnier et son scénariste (et collaborateur fidèle) Macon Blair semblent vouloir multiplier à la fois les zones grises et les possibilités d’explication aux actes extrêmes des personnages, mais le tout finit par ne composer qu’une tapisserie au flou m’as-tu-vu pour un programme de film de traque aux singularités exagérées, relevant moins un mystère qu’un manque de point de vue sur les hommes et leurs actes.

Grey Zone

C’est ainsi qu’Aucun homme ni dieu fait à l’arrivée l’effet d’une baudruche, dont on préférera retenir la déception au regard de ce qu’on pouvait attendre de Saulnier. Comme dans Blue Ruin et Green Room il joue, dans un décor à demi sauvage d’Amérique profonde, sur les effets de sidération d’une violence dont on pourrait ne pas croire les personnages capables, de la liquidation brutale de personnages qu’on croyait côtoyer plus longtemps. Mais dans ces films précédents, ces effets s’accompagnaient d’une conscience par les personnages de la difficulté d’accomplir cette violence et de la dévastation charnelle qui en résulte, dans un cadre où l’on ne pouvait faire abstraction ni du vernis de civilisation moderne ni de la sauvagerie intérieure de chacun – conscience qui rejaillissait sur le spectateur. Or Aucun homme ni dieu ne retient que les effets, en fait une composante de l’ambiance crépusculaire qu’il soigne (impressionnante photographie de ténèbres boréales à peine éclairées) en se rabattant sur une vague mythologie autochtone, se fait thriller atmosphérique « à déconseiller aux âmes sensibles » mené avec savoir-faire par un cinéaste en tenue d’artisan de genre, mais dont les initiatives pour cultiver le mystère anthropologique ne font ici que renvoyer à une thématique cliché dont la dialectique s’avère pour le moins fumeuse.

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