Broken Rage commence presque comme un retour aux sources : à une série de superbes vues nocturnes et en apesanteur de Tokyo succèdent quelques plans plus incisifs sur un dénommé Monsieur Souris, interprété par le cinéaste lui-même. Ce personnage ne dépareille pas avec ceux que le Japonais a longtemps joués : il s’agit d’un monsieur Tout-le-monde râblé et pince-sans-rire, en apparence flegmatique mais qui dévoile sa nature éruptive dès qu’il endosse un costume trois pièces et des lunettes noires. Expéditif avec son flingue, il l’est tout autant à mains nues ou avec une arme blanche comme lorsque, pris au dépourvu au cours d’une mission qui manque de mal tourner, il sort subitement son cran d’arrêt. Le geste impulsif coupe net la scène et se suffit à lui-même (on ne verra rien de l’action suivante, seulement sa conséquence : un cadavre). Cette ellipse vaut alors comme métaphore du programme esthétique, chaque plan tranchant dans le récit pour s’en tenir juste à l’essentiel, sans surenchère gore, voire nihiliste, comme dans la trilogie Outrage. Quand il renoue avec l’épure, Kitano est à son meilleur : partagé entre répit et violence, le film épouse le rythme de ce tueur à gages mélancolique qui marche le plus souvent et prend tout son temps. Pour lui, rien ne sert de courir après la mort, puisqu’il peut la provoquer d’un claquement de doigt.
Broken Rage aurait pu s’arrêter à cet énième portrait de yakuza vieillissant et solitaire, le plus sobre filmé par le Japonais depuis Aniki, mon frère, soit au bout de trente minutes, le film dépassant au total à peine l’heure. S’enchaîne pourtant un second acte, intitulé Spin Off, qui décalque la trame du premier, en lorgnant cette fois du côté de la farce et du pastiche. Les scènes se répètent donc à l’identique, à ceci près que Kitano glisse ici et là des peaux de banane qui font déraper le récit et bousculent l’ordonnancement des plans. Son personnage se transforme alors en trouble-fête, dont la chute devient un motif visuel récurrent. Chacun de ses gestes ou choix fait à présent l’objet de gags grotesques, tandis que son rôle de souris est pris au pied de la lettre (l’acteur arbore littéralement un déguisement de l’animal). Bien que cette figure de l’idiot malchanceux n’est pas nouvelle dans le cinéma de Kitano, en faire un catalyseur d’effets comiques au sein de plans déjà vus s’avère ceci dit plutôt ludique : la connaissance au préalable des scènes induit de la part du spectateur un exercice d’anticipation (quand et comment la scène va t‑elle dérailler ?). Si toutes les « reprises » burlesques ne fonctionnent pas, certaines tombant complètement à plat, le summum du rire est atteint lors d’un fâcheux homicide par noyade. Kitano réitère d’abord la même mise en scène, avant qu’un plan révèle la soi-disant victime en pleine santé, attestant aussitôt de la bévue : le mort aurait dû rester vivant.
L’autodérision (voire l’autodestruction) occupe un rôle important dans l’œuvre parfois loufoque et déconcertante de Takeshi « Beat » Kitano. À la longue, elle suscite cependant plus de lassitude que d’enthousiasme, surtout après les sarcastiques Takeshis’ et Glory to the Filmmaker !, deux ratages notables. Dans Broken Rage, le jeu en vaut-il encore la chandelle ? Car de jeu, il est ici question, sauf qu’il se résume à un procédé tautologique davantage qu’à une mise en abyme ou une ultime provocation : Kitano joue à jouer, arasant les niveaux de lecture qu’aurait pu induire sa démarche méta. Il s’amuse non seulement à déconstruire son personnage fétiche et à le ridiculiser pour le plaisir, mais il parasite aussi son récit avec des considérations futiles, via de faux commentaires live de spectateurs placardés à l’écran. Intitulés « bouche-trous », ces courts intermèdes sur fond noir ont d’abord pour fonction d’allonger sa durée, comme cela est ironiquement précisé dès leur première occurrence. À l’instar de Broken Rage dans la filmographie du cinéaste : aussi fantasque et plaisant soit-il, le film semble faire nombre sans forcément justifier de sa nécessité.