Pour révéler la face sombre et les travers des hôpitaux psychiatriques, le cinéma de fiction a souvent choisi d’y introduire, de gré ou de force, un personnage en bonne santé. Ce dernier découvre ainsi en même temps que le spectateur les mécanismes de l’institution, avant de subir les méfaits de ses méthodes. Exemplairement, dans Shock Corridor de Samuel Fuller, l’enquête d’un journaliste sous couverture dévoilait le fonctionnement d’une structure répressive tout en livrant une allégorie des États-Unis rongés par le racisme, la paranoïa nucléaire ou encore le sectarisme. Avec Captives, Arnaud des Pallières adopte une stratégie similaire en suivant le parcours de Fanni (Mélanie Thierry), qui se laisse volontairement enfermer à l’Hôpital de la Salpêtrière à la fin du XIXe siècle, afin de retrouver sa mère internée des années auparavant. Elle y découvre un univers carcéral dirigé d’une main de fer par la surveillante générale (Josiane Balasko) et une infirmière autoritaire (Marina Foïs), tout en se liant progressivement d’amitié avec ses compagnes d’infortune. Mais le cinéaste peine à mener de front les deux pans de son scénario, partagé entre la quête personnelle de Fanni et une forme presque chorale visant à mettre en exergue le fonctionnement de l’asile. Il colle d’abord au plus près de sa protagoniste, à l’aide de plans brefs filmés caméra à l’épaule et de zooms intempestifs, comme pour se prémunir de l’académisme du film en costumes en arborant une esthétique « à vif » (qui évoque ceci dit davantage The Office que le cinéma direct quand elle se heurte à une Marina Foïs grimée en Miss Ratched). Rapidement, ce vernis vériste craquelle toutefois pour laisser place à une forme d’emphase ampoulée, à l’image de cette séquence où Carole Bouquet se lance à grands cris dans un pamphlet édifiant contre l’institution sur fond de violons larmoyants.
C’est qu’en définitive la trajectoire individuelle et le portrait collectif se parasitent l’un l’autre. D’un côté, les récits secondaires détournent l’attention des recherches de Fanni, si bien que le cinéaste en est réduit à user d’artifices manipulateurs pour fabriquer un semblant de tension dramatique autour du destin de son héroïne (et va même jusqu’à filmer une fausse fin qui n’était en réalité qu’un rêve). De l’autre, les pensionnaires ne semblent exister que pour servir de faire-valoir à la protagoniste et son interprète. Un tic de mise en scène en atteste : lorsque la violence du corps médical s’abat sur les autres internées, Des Pallières opte systématiquement pour un contrechamp sur le visage embué de larmes de Mélanie Thierry. Cette hiérarchisation devient même embarrassante lorsque Fanni chante seule sur scène à l’occasion du bal final. Le cinéaste décide alors de glisser dans son montage quelques plans de coupe sur de « vraies » personnes dans l’assistance qui souffrent de troubles psychologiques. Intégrées dans une dynamique un peu sommaire de champs-contrechamps, ces quelques secondes ne suffisent pas à fissurer véritablement le cadre fictionnel du film (on est loin du dispositif retors et passionnant du Camille Claudel de Bruno Dumont) et renforcent surtout une distinction entre figurants et personnage, et plus loin entre corps documentaires et fictionnels. De ces visages, le découpage ne tire qu’une toile de fond qui sert de caution réaliste (et humaniste) au déroulé du scénario. Les bonnes intentions ne suffisent décidément pas à faire un bon film.