Pas franchement novateur dans ses thématiques (l’adolescence et ses tourments), trop touffu dans ses références et maladroit dans ses dialogues, La Lisière n’en est pas moins un pont intéressant avec la « nouvelle vague allemande », adoptant sa forme glacée pour mettre en place une atmosphère « lynchienne » plutôt maîtrisée.
Qu’il traite de ses prémices (Tomboy), de son cœur torturé (Des filles en noir), des émois amoureux (Un poison violent, Les Beaux Gosses…) qui en font le sel, de sa fin plus ou moins éloignée (Belle Épine, La Vie au ranch…), voire de ses réminiscences (Memory Lane), l’adolescence s’impose ces derniers temps comme le thème favori du cinéma français, notamment celui des premiers films. Pourquoi pas finalement ? Cet âge médian traverse l’histoire du septième art et a servi de toile de fond à nombre de chefs d’œuvre. Mais n’est pas Gus Van Sant ou Larry Clark qui veut. Et le risque de s’engager sur des chemins battus et rebattus sans nouvel angle d’attaque a quelque chose d’un peu vain. Et puis, à trop creuser ce sillon juvénile de manière rapprochée, ces premières œuvres – fragiles par nature – prêtent le flanc au petit jeu des comparaisons. Comment ne pas penser à Simon Werner a disparu en voyant La Lisière ? Dans les deux films, les premières séquences montrant un corps étendu dans la forêt. Qui est-il ? Est-il mort ? Autre équivalence : le drame s’est noué au sein d’un groupe adolescents traversé de désirs et de violence. Bref, les enjeux narratifs sont les mêmes, et pour le coup traités avec plus d’efficacité dans le long-métrage de Fabrice Gobert.
La Lisière pâtit de ce côté déjà-vu et en mieux. Et pourtant, la mise en scène de Géraldine Bajard contient des éléments intéressants. Il y a d’abord cette volonté de chaque plan de créer une atmosphère. Anti-naturaliste, le film sait se créer un espace cohérent : une zone pavillonnaire en construction, une forêt, une route qui la traverse… La construction des lieux a la force de l’évidence. Vous y rajoutez une boîte de nuit, un café, une salle des fêtes, et vous avez une construction à la Twin Peaks, chaque séquence dévoilant peu à peu la carte d’un territoire complexe. Il y a également ce goût pour l’étrange, plus d’ailleurs que pour le fantastique, même si les références au Village des damnés sautent aux yeux. La statue plantée au cœur du petit bourg n’apporte que peu de choses au récit, mais contribue à créer une ambiance. Tout comme ces personnages étonnants de femmes mannequins (Audrey Marnay en tête) qui peuplent le film, traits fins et visages froids, que leurs filles adolescentes (dont une Alice de Jode très douée) semblent vouloir contrer à grands coups de rouge à lèvres, jusqu’à flirter avec la prostitution dans les sous-bois.
La référence est facile vu que Géraldine Bajard a étudié à la DffB (Deutsche Film- und Fernsehakademie Berlin) et collaboré avec quelques réalisateurs berlinois éminents (Hans-Christian Schmid est l’un de ses producteurs), mais ce climat particulier fait penser à la « nouvelle vague allemande ». La froideur de la forme évoque celle de Christian Petzold (Contrôle d’identité, Yella…), voulant comme lui limer tout affect, faire tendre la direction d’acteurs vers l’épure, la désincarnation. Mais tout l’intérêt de l’« école de Berlin » se situe dans ce que chacun de leur film est une attaque frontale contre la société occidentale, l’économie qui prime sur l’humain, l’incommunicabilité qu’il engendre, en particulier dans le couple. Jamais La Lisière n’arrive à faire autant sens. Le film ne maîtrise pas l’allégorie du huis clos villageois comme Le Ruban blanc ou la menace adolescente comme Eden Lake. Il s’égare dans trop de directions contradictoires pour pouvoir trouver sa voie. Géraldine Bajard a du talent, c’est certain, il lui manque encore la maturité.