Olmo (Francesco Carril) et Manuela (Itsaso Arana) se sont aimés adolescents ; avant de se quitter, ils se sont promis, au terme d’un échange épistolaire, de se retrouver quinze ans plus tard. Derrière l’apparente simplicité de ce point de départ, La Reconquista pose en vérité une question moins évidente qu’il n’y paraît : qu’est-ce qu’une première fois ? Le titre, par sa logique de retour, pose d’emblée une hypothèse nostalgique : la première fois n’existerait, par principe, que dans son après-coup. À ce titre, elle fait l’objet d’un doute : son importance résiste-t-elle aux affres du temps ? Prévaut-elle vraiment sur les expériences futures, ne fait-elle pas l’objet d’une sacralisation qui s’effrite dès lors qu’on la regarde de plus près ? Cette mise à l’épreuve de son aura est à l’œuvre dès les retrouvailles entre les anciens amoureux : leurs deux corps sont d’abord séparés dans un parc par des escaliers, avant de se faire face maladroitement dans un restaurant asiatique. Les situations, travaillées par une logique du dédoublement, maintiennent l’incertitude quant aux rapports que nouent les personnages. Et pour cause : le récit montrera l’après-avant, soit le flashback de leurs amours adolescentes, qui constituera la deuxième partie du film. Difficiles à cerner, Manuela et Olmo le sont aussi à cause de leurs contradictions. La première est d’abord présentée comme celle qui n’a jamais cru au couple, alors même que c’est elle qui y investit la croyance la plus profonde – jusqu’à sembler prisonnière de cette première histoire et de la promesse qui l’a scellée. À l’inverse, la timidité du second se transforme progressivement en assurance intimidante.
La Reconquista propose de dépasser ce doute profond sur la valeur d’une première fois en filmant la matière concrète d’un véritable rapport amoureux, envisagé comme le fruit d’une série de médiations. Le rapprochement progressif des deux amants quinze ans plus tard s’opère par l’entremise d’œuvres d’art : c’est le concert du père de Manuela (Rafael Berrio) qui favorisera le retour d’un premier souvenir ainsi que l’expression d’émotions sincères. Plus tard, une conversation au sujet d’un tableau aperçu dans une galerie permettra d’éprouver à nouveau une forme de familiarité. Enfin, c’est au terme d’un swing (au fil de hasards et de déambulations nocturnes) que les retrouvailles auront véritablement lieu. Il est également possible de voir dans cette suite de rapprochements par le truchement de l’art le prolongement d’une dynamique adolescente : plus jeunes, Manuela et Olmo s’échangeaient des romans qui mettent déjà en abyme leur interrogation (il y est question du mythe d’Orphée et Eurydice).
Qu’est-ce qui s’est passé ?
L’accès à la matérialité de cette relation ne se fait toutefois pas d’un bloc ; elle se dévoile selon une logique de « double détente ». Ainsi, le secret sentimental contenu dans les morceaux du concert du père de Manuela (« Somos siempre principiantes » ou « Arcadia en flor ») n’est révélé qu’a posteriori, lorsqu’on découvre les personnages adolescents en train de les écouter ensemble pour la première fois. Des détails apparemment anodins de la première partie acquièrent de cette manière une nouvelle couche de sens : Olmo prétend par exemple avoir initié la rupture, avant que le flashback ne vienne le démentir, révélant alors l’amertume qui motivait son mensonge. La singularité du procédé tient également au traitement disjoint des deux époques : les retrouvailles d’Olmo et Manuela se déroulent sur un temps ramassé, le temps d’une nuit, tandis que l’analepse au cœur du deuxième acte restitue dans sa continuité l’ensemble de leur relation adolescente.
La lettre que se relisent les anciens amants ne prend elle-même sa pleine valeur qu’au terme d’une triple lecture par Olmo adulte. La dernière reprise, qui restitue avec justesse le ton originel, permet de retrouver l’essence de la relation passée ; elle répond à l’attente qui était celle de Manuela (on se souvient alors que le film s’ouvre sur son regard et ces mots : « Je confie mon cœur au futur et j’attends »). Cette reconnaissance mutuelle, qui s’appuie sur une projection (la promesse) et une authentification rétrospective, autorise l’espoir d’un recommencement : Olmo et Manuela peuvent vivre désormais autrement leur vie, sans qu’elle soit écrasée par la répétition du passé et le poids de leur rencontre.
Mais cette lecture du film et le devenir hypothétique des personnages se troublent si l’on considère qu’Olmo et Manuela sont peut-être avant toute chose deux figures mélancoliques, incapables de sortir pleinement de leur vieille impasse. La Reconquista ne tranche jamais entre ces deux niveaux d’interprétation – promesse d’un recommencement ou répétition d’un empêchement – et choisit plutôt de les maintenir dans une tension indécidable. Une scène condense cette ambivalence : après le concert de son père, Manuela joue au piano une ritournelle sur Buenos Aires. La ville comme la chanson incarnent le désir d’un ailleurs, mais aussi la solitude d’une femme prisonnière de sa mélancolie. C’est à cette ambivalence teintée de tristesse que La Reconquista doit sa beauté.