L’une des qualités principales du cinéma de Jonás Trueba est aussi son revers : si Septembre sans attendre dégage un certain charme, c’est justement ce dernier qui limite par endroits sa beauté. Les films du jeune cinéaste (enfin, plus tout à fait : la crise de la quarantaine est d’ailleurs ici le soubassement du récit) sont toujours travaillés par le risque d’être figés dans une préciosité et une élégance un peu trop apprêtées. Chez Trueba, il faut que ce vernis s’effrite pour faire advenir une émotion réelle, non fabriquée, qui échappe à la tentation d’un raffinement certes séduisant, mais pas exempt de superficialité. C’était l’opération au cœur de la première scène de Venez voir : à rebours de l’interprétation en l’occurrence assez forcée d’Itsaso Arana, qui surjouait le frisson suscité par l’écoute d’un morceau de musique (yeux brillants et bouche légèrement entrouverte à l’appui), la durée et le retardement du contrechamp sur le musicien permettaient de faire advenir un trouble moins manufacturé ; l’émotion n’était plus décrétée, mais s’affirmait comme le fruit d’un chemin sinueux emprunté par la mise en scène. Septembre sans attendre commence lui aussi sous des auspices prometteurs, avec un drôle de postulat : un couple vieux de quinze ans acte l’inéluctabilité de sa séparation et décide, pour l’occasion, d’organiser une fête afin de célébrer leur joie passée.
Belle trouvaille de scénario, qui ouvre dans un premier temps sur un jeu formel assez précis de désunion dans l’union et d’union dans la désunion, en faisant de ce duo la matrice de plans coupés en deux et de dynamiques entrelacées. Mais Trueba, qui a toujours eu la main lourde en matière de citations et de références, réorganise progressivement la dynamique de l’écriture autour d’un dispositif plus artificiel. Comme dans Eva en août qui s’ouvrait sur une discussion portant sur les écrits de Stanley Cavell, il convoque le totem d’À la recherche du bonheur, pour faire de Septembre sans attendre une comédie de remariage et, plus encore, une comédie de remontage. Au détour d’un intrigant raccord, on découvre ainsi qu’une scène anodine se trouve également être la matière d’un « film dans le film » qu’est en train de peaufiner Ale (Itsaso Arana) et dans lequel joue Alex (Vito Sanz), son compagnon, qui est par ailleurs acteur. Le principe est sur le papier très excitant, mais Trueba tire finalement une idée assez convenue de cette mise en abyme, qui brouille les cartes entre la réalité de la rupture et le projet sur lequel travaille Ale. Au-delà de petits jeux ludiques (rembobinage, commentaires sur la musique extradiégétique, etc.), le récit s’achemine vers une fausse résolution passant par le revisionnage de souvenirs végétant sur un disque dur. La vie à deux comme un amas de rushes, qu’il faut repriser pour retrouver l’étincelle : on pourrait trouver la piste bouleversante, si elle n’enfermait pas quelque part le film dans un petit jeu maniériste aussi délicat que surfait, au risque de trop tenir à distance le gouffre sur lequel se fonde le récit. Trueba n’est jamais meilleur que lorsqu’il laisse vibrer, au sein de la joliesse d’intérieurs bourgeois et de plans ensoleillés, un vertige existentiel. Force est de constater que le film prend ici le chemin inverse, en édulcorant le trouble sous-jacent de son point de départ (cf. la première scène inquiète, qui voit l’orage gronder et des cauchemars assaillir le sommeil d’Ale), pour finir dans un kaléidoscope de couleurs chatoyantes.