© Gaumont
Le Mage du Kremlin

Le Mage du Kremlin

de Olivier Assayas

  • Le Mage du Kremlin

  • France2026
  • Réalisation : Olivier Assayas
  • Scénario : Olivier Assayas et Emmanuel Carrère
  • d'après : Le Mage du Kremlin
  • de : Giuliano da Empoli
  • Image : Yorick Le Saux
  • Décors : François-Renaud Labarthe
  • Costumes : Jürgen Doering
  • Son : Nicolas Cantin, Olivier Goinard, Gwennolé Le Borgne, Sarah Lelu, Nicolas Moreau
  • Montage : Marion Monnier
  • Production : Curiosa Films, France 2 Cinéma, Gaumont
  • Interprétation : Vadim Baranov (Paul Dano), Vladimir Poutine (Jude Law), Ksenia (Alicia Vikander), Dmitry Sidorov (Tom Sturridge)...
  • Distributeur : Gaumont
  • Date de sortie : 21 janvier 2026
  • Durée : 2h25

Le Mage du Kremlin

de Olivier Assayas

Tour de magie


Tour de magie

Au terme de la longue confession qui sert de fil rouge au Mage du Kremlin, Vadim Baranov (Paul Dano), conseiller en communication de Vladimir Poutine, avoue à son interlocuteur (Jeffrey Wright) à propos de la guerre en Ukraine : « Je ne l’ai pas voulue, mais je ne m’y suis pas opposé. » On tient là l’une des clés de ce personnage veule et servile, figure centrale du best-seller de Guiliano da Empoli dont le film est l’adaptation : l’homme de l’ombre, en dépit de toute son intelligence de communicant, n’a fait que glisser sur les drames de l’Histoire contemporaine et, loin de les empêcher ou de les neutraliser, n’en a retenu que des échos assourdis depuis les bureaux confortables ou les chambres d’hôtels de luxe qu’il a fréquentés pendant près de vingt-cinq ans. En cela, le choix de Paul Dano dans le rôle de Baranov vise juste : l’acteur américain, plus falot que jamais, y livre une sorte de best of de tous ses rôles, opposant sa voix mielleuse, son visage rond et son corps asexué à la violence de la Russie poutinienne, où les ennemis de la dictature tombent en silence, sans laisser de traces.

Le problème du film vient du fait qu’Assayas et son coscénariste, Emmanuel Carrère, qui livre dans le prologue un caméo gênant où il exprime sa nostalgie de la « dignité soviétique », organisent moins finalement une opposition entre ces deux tonalités qu’une substitution, voire un tour de magie. La brutalité du régime, qui pourrait être figurée à de nombreuses reprises, notamment lors de l’épisode dramatique du sous-marin Koursk en 2000, est toujours ramenée à des questions de communication se réglant dans les coulisses du pouvoir, à travers de longues séquences dialoguées et centrées sur le jeu verbal du tyran et de son conseiller. Si certaines prêtent à sourire (notamment celle où Baranov conseille à Poutine de choisir un titre de Daft Punk pour inaugurer la cérémonie des J.O d’hiver de Moscou en 2014), la mise en scène des tribulations du spin doctor promu « mage » (et décrit comme une sorte de nouveau Raspoutine) produit à d’autres endroits une étrange opération d’escamotage. La violence de la répression et la corruption du pouvoir sont traitées dans un registre scorsesien sur le mode du folklore, comme le montre une séquence où Baranov convoque dans son bureau le pire de la mafia russe pour mater la révolution ukrainienne : on assiste alors à une suite de petits conciliabules menés à un rythme très rapide et au terme duquel chaque interlocuteur de Baranov repart avec sa valise de billets, comme si on était dans le monde des Affranchis ou de Casino. Un détail détonne toutefois par rapport à cette inspiration revendiquée : le film, contrairement à ceux de Scorsese, ne fait jamais jaillir la violence cachée sous les tractations ; son regard sur la violence contemporaine reste à peu près nul.

Qu’est-ce qui est regardé, alors, dans Le Mage du Kremlin ? Très certainement une forme de confort bourgeois – grand sujet des derniers films d’Assayas appréhendé avec un ton plus ou moins satirique dans Doubles vies ou Hors du temps, autoportrait quasi documentaire de riches confinés en province, qui trouvait dans la peinture de David Hockney une caution arty. Ici, le confort fait tache : Baranov a beau traverser les quatre coins de la Russie et de l’Europe en guerre, il continue imperturbablement de boire son thé dans des tasses en porcelaine tandis que le dictateur fait ses longueurs dans sa piscine, sous le regard de ses courtisans. De ce point de vue, le choix de Jude Law – qui incarne Poutine avec toute sa finesse maniérée d’acteur anglais – n’est pas très heureux : loin de de camper un dictateur, il représente plutôt le lifestyle russe post-Guerre froide, celui, par exemple, de Pavel Dourov. Et le film de décliner ce mode de vie à travers ses décors, comme si l’essentiel de ce qui se joue politiquement aujourd’hui en Europe était filmé depuis le salon d’un hôtel Hyatt – ou d’un yacht arrimé sur les côtes d’Antibes. À force de regarder l’Histoire par le petit bout de la lorgnette, on finit par ne plus voir grand-chose.

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