Sils Maria
Sils Maria
    • Sils Maria
    • France
    •  - 
    • 2014
  • Réalisation : Olivier Assayas
  • Scénario : Olivier Assayas
  • Image : Yorick Le Saux
  • Décors : Francois-Renaud Labarthe
  • Costumes : Jürgen Doering
  • Son : Daniel Sobrino
  • Montage : Marion Monnier
  • Producteur(s) : Charles Gillibert
  • Production : CG Cinéma, CAB Productions, Pallas Film, Arte France Cinéma
  • Interprétation : Juliette Binoche (Maria Enders), Kristen Stewart (Valentine), Chloë Grace Moretz (Jo-Ann Ellis), Lars Eidinger (Klaus Diesterweg)...
  • Distributeur : Les Films du Losange
  • Date de sortie : 20 août 2014
  • Durée : 2h03
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Sils Maria

réalisé par Olivier Assayas

Une comédienne confirmée retrouve la pièce de ses débuts, mais pas son rôle. Une jeune actrice sème le doute dans les convictions de son aînée. Une assistante suscite le trouble de sa patronne. Voyage en apesanteur dans les méandres de la création, du jeu et des pulsions humaines, entre rêve et réalité. Olivier Assayas renoue avec un cinéma auto-réfléxif déjà exploré pour Irma Vep (1996) et sonde cette fois-ci les états d’âme et les contradictions des actrices, face à cet art qui fige le temps sans l’empêcher de s’écouler vraiment.

Boucler un film

Film dialectique, Sils Maria tricote plusieurs niveaux de réalité (et/ou de fiction) : les échanges complices entre Maria Senders (Juliette Binoche) et son assistante (Kristen Stewart), la préparation de la pièce de feu Wilhelm Melchior (ombre masculine de l’absence) et le travail sur scène avec la jeune Jo-Ann (Chloë Grace Moretz). Dans ce récit aux dimensions poreuses, le jeu est permanent, la répartition des rôles loin d’être évidente, la mise en abyme enivrante. Maria Enders abandonne le rôle de la jeune Sigrid au profit de Jo-Ann, pour endosser celui d’Helena, femme mûre, bouleversée dans la pièce par l’énergie de l’ambitieuse et vénéneuse jeune femme jusqu’à la mort. Le travail de préparation ramène l’actrice à ses débuts sans pour autant lui offrir la cure de jouvence espérée. Dans l’écrin naturel de Sils Maria, point culminant des Alpes suisses prisé par Nietszche comme lieu d’élévation artistique et intellectuel, la boucle se fait tourbillon et le destin d’Helena se confond avec celui de Maria, même si sa Sigrid n’est pas celle qu’on croit. Dans le berceau de l’éternel retour, la donne a changé et les polarités s’avèrent mouvantes, comme les nuages serpentins de ce ciel où les phénomènes météorologiques confinent au fantastique. Il faut du temps pour déployer cette boucle complexe et Olivier Assayas le prend, au risque d’une langueur parfois pesante.

Éprouver le temps

Réflexion sur le temps, son écoulement intarissable et son acceptation inévitable, Sils Maria est de fait une oeuvre de cinéma. Assayas y met en scène des comédiennes sur le plateau d’un théâtre – art de la performance éphémère et donc du souvenir –, pour mieux parler de cinéma – art illusoire d’un temps à jamais maîtrisé et figé. Le cinéaste explore l’importance étouffante du temps dans l’identité même d’une actrice, dont le corps et la psyché constituent un spectacle changeant, inscrit dans la durée. Mais il creuse aussi le sillon d’une réflexion sur l’objet « film » en lui-même. Voir un film, c’est éprouver le temps de ses propres souvenirs cinématographiques, c’est raviver les braises d’une mémoire aujourd’hui brouillée par l’accumulation d’images et de sons, en provenance des salles de cinéma mais aussi des écrans multiples peuplant notre quotidien. Dans un monde où tout va de plus en plus vite, où les faits s’évanouissent dans le temps de leur exécution, où les mots meurent dès qu’ils sont prononcés, dans un univers hyper connecté où la vérité est un mythe bâti par tweets, le réalisateur de Demonlover (2002) construit un bloc métaphysique, sculpté de résurgence et de citation. L’auteur de Conversation avec Ingmar Bergman y convoque le spectre de Persona par l’intermédiaire de ses personnages, présents et absents. Alors que le souvenir d’Identification d’une femme (M. Antonioni, 1982) n’est pas loin, la filiation avec Eve (Joseph L. Mankiewicz, 1950) s’affirme au fil des séquences dans la construction du récit comme dans l’emploi des fondus au noir – autant résurgence stylistique d’un genre qu’effet écranique pour simuler le mouvement d’une paupière à la recherche d’un souvenir.

Révéler des énergies

L’élégance plastique de Sils Maria vient dévoiler la force d’interprètes mises en scène avec une grande précision. Si le film interroge la violence des désirs féminins (d’être, de demeurer, de devenir, de posséder…), il expose aussi le désir délicat d’un cinéaste pour ses actrices. Le film est certes né de l’envie de Juliette Binoche de travailler avec lui : six ans après L’Heure d’été et trente ans après Rendez-vous, réalisé par André Téchiné et écrit par Assayas. Binoche, vingt ans, y jouait alors une jeune comédienne, une autre Sigrid…. La boucle n’en finit pas de tourner dans ce métafilm protéiforme. Enfin, Sils Maria révèle le potentiel subtil de Kristen Stewart, que certaines de ses interprétations pour le cinéma indépendant laissaient deviner (revoir Welcome to the Rileys). Olivier Assayas, loin du démiurge kéchichien, laisse éclore une énergie brute dans un film dense, épais, parfois pesant, mais toujours enivrant.