Le festival du cinéma de Brive est le seul, en France, à se consacrer uniquement au moyen-métrage, format hybride qui échappe aux classifications usuelles. Nombreux en effet sont les festivals qui n’acceptent pas les films au-delà de trente minutes, voire fixent la barre encore plus bas (quinze minutes maximum pour concourir à la Palme d’or du court). Et si certaines manifestations importantes telles que Clermont-Ferrand ou Pantin intègrent dans leurs sélections des films d’une durée intermédiaire, ils y occupent généralement une place marginale. Autrement dit, tourner un film de plus de trente minutes et de moins d’une heure tient peu ou prou, du point de vue de la diffusion, de la mauvaise décision stratégique. Les films de la compétition internationale de cette 22e édition du festival de Brive donnaient précisément l’impression d’exister en marge du système, que ce soit par leur manière d’injecter de la durée dans des récits en apparence modestes, ou dans l’expérimentation des formes.
Le palmarès a d’ailleurs couronné des cinéastes ayant déjà tourné des longs et qui ont (re)trouvé dans le moyen une certaine liberté formelle. Les Tremblements de David Depesseville (Grand Prix) propose par exemple un récit quasi dénué de dialogues, mais avec une voix-off omniprésente. L’argument tient en une ligne : trois frères adultes se rendent au chevet de leur mère en train de mourir. De ce point de départ assez classique (le « retour à la maison » est presque un genre de court-métrage en soi), le réalisateur d’Astrakan tire un film matérialiste et froid sur la mort. La voix-off, à la fois littéraire et terre-à-terre, est celle de l’un des frères. Elle n’éclaire jamais les éléments biographiques de tel ou tel personnage (aucun métier ne sera par exemple mentionné), préférant maintenir son ancrage au présent. C’est de cette pesanteur du texte, doublée d’une certaine sécheresse de la mise en scène (entre travellings lents, longs plans fixes et quelques inserts sur des gestes), que le film tire sa puissante tristesse. Plus que la mort et le deuil, c’est « le sentiment de l’abandon » que figure surtout Depesseville, tandis que la voiture familiale quitte le parking de la maison funéraire et que le plan, vide, dure encore quelques secondes. On regrettera seulement les agaçants « tremblements » du personnage incarné par Bastien Bouillon, seul élément vaguement métaphorique du scénario – comme si cette mystérieuse condition physique condensait tous les non-dits familiaux.
Dans Comment ça va ? (Prix du Jury), Caroline Poggi et Jonathan Vinel poursuivent quant à eux leur exploration geek et existentielle du contemporain. Sur une île déserte filmée en prise de vues réelles, des animaux animés en 3D errent et discutent en attendant d’être catapultés ailleurs (littéralement, grâce à une machine de guerre médiévale). Par l’univers alternatif qu’il déploie, le film rappelle le jeu vidéo multijoueur au cœur de Eat the Night, sauf que l’île apparaît ici débarrassée de tout surplus fictionnel lié au monde réel ; le format du moyen offre au duo la possibilité d’approcher radicalement ce décor sans le besoin industriel d’un scénario balisé. C’est une expérience bizarre et déprimante à laquelle ils nous invitent ici, en plaçant dans la bouche de ces animaux leurs habituelles obsessions adolescentes, violentes et politiques. Entendre ces personnages dont le design s’apparente à une version cheap des héros de blockbusters d’animation pour enfants (entre Comme des bêtes et La Pat’ Patrouille) parler tour à tour de désir de meurtre, de « k‑hole » (un état de dissociation lié à l’overdose de kétamine), ou de stratégie militante produit un certain trouble. Mais l’intérêt du film, au-delà d’une plongée un peu vaine dans la vallée de l’étrange et des signaux qu’il agite (la police des cartons, identique à celle du logo Disney), provient d’un attachement paradoxal à cette galerie de personnages. Le décor y est sans doute pour beaucoup : les bestioles animées existent uniquement grâce à leurs ombres. Cela pourrait n’être qu’un détail, mais la précision avec laquelle ces dernières sont tracées, marquant une présence tangible du factice dans le paysage, suffit presque à les incarner. De même que dans Eat the night les séquences les plus fortes relevaient du machinima, Comment ça va ? parvient à émouvoir avec un pingouin moche qui cite Audre Lorde face à la mer.
Et pour quelques bobines de plus
Difficile, en enchaînant les séances au cinéma Rex, de ne pas remarquer un certain tropisme du comité de sélection pour la pellicule, tant chaque programme ou presque semblait contenir son film tourné en 16 mm. S’il est tentant de voir dans ce choix une facilité esthétique, le 16 mm conférant inévitablement un charme aux images grâce à ses couleurs très contrastées et son grain crépitant, les films qui y avaient recours ne cédaient pas pour autant à la simple séduction. Certes, Les Habitants de Maureen Fazendeiro[1]Collaboratrice de Miguel Gomes, elle a notamment coécrit Grand Tour et coréalisé Journal de Tûoa., variation sur News From Home dans une banlieue pavillonnaire et agricole de Paris, paraissait par exemple un peu écrasé par le poids de l’hommage, au-delà de son aspect politique. Mais d’autres films en pellicule de la sélection se sont démarqués par leur simplicité. C’est le cas de Neko d’Inês Oliveira, qui fait le récit d’une journée entre ami·e·s à Lisbonne. Filmé comme un documentaire avec ses personnages se promenant au milieu de la foule lisboète, Neko parvient parfaitement à capter l’errance adolescente, figurée par l’idée même de « traîner ». Pendant plus de la moitié du film, aucune véritable trame autre que celle de la déambulation (dans la rue, dans une librairie de BD, devant une vitrine) ne vient perturber cet après-midi ensoleillé. Survient tout de même une rencontre potentiellement sentimentale, ou du moins son esquisse, chamboulant ne serait-ce qu’un peu le quotidien du personnage éponyme. La timidité de l’interaction fait resurgir quelques angoisses, au cœur desquelles la question du genre. Au détour d’un moment d’hésitation devant des toilettes genrées, on comprend juste que Neko est trans ou non-binaire, d’où, sans doute, ce prénom félin auto-attribué. Mais la cinéaste ne nous en dit pas plus et n’en fait pas le sujet du film, il en est seulement une donnée. La journée peut revenir à sa douce oisiveté, simplement teintée d’un soupçon de gravité.
La pellicule (Super 8 cette fois-ci) sert également à sublimer un quotidien dans La journée qui s’en vient est flambant neuve de Jean-Baptiste Mees. Dans un café-restaurant de Montréal, les habitués défilent devant la caméra comme à l’abri de la ville. D’une grande tendresse pour le lieu, étendard d’un monde américain en voie de disparition, le film a indéniablement quelque chose de fétichiste. Son atmosphère joyeuse et nostalgique rappelle les scènes de Twin Peaks au Double R Diner, où rien ne semble aussi réconfortant que le café filtre réchauffé, tandis que son superbe titre rappelle les formules de Lynch lui-même dans ses « Weather reports » sur YouTube (« blue skies and golden sunshine all along the way ! »). Sa beauté tient à la patience qu’il déploie pour enregistrer sur le mode de la capsule temporelle ce qui contribue à l’identité singulière du lieu, qu’il s’agisse d’éléments surannés du décor, des plats de la carte ou de discussions. Mees filme plusieurs saisons, mais aussi un autre café, plus ou moins miteux, réservé aux séquences nocturnes et que l’on pourrait presque confondre avec le premier, tant le montage glisse subrepticement de l’un à l’autre. Ces espaces paraissent attirer des solitaires en tout genre, dont on entend des extraits d’entretien en même temps qu’on les voit attablés, sirotant un café ou croquant dans un toast. Tout un pan de leur vie se joue ici, séparé du reste de leur existence : le film n’est jamais aussi touchant que lorsqu’il parvient à faire ressentir le poids des années et le temps qu’ont passé ces gens sur ces banquettes rouges. On comprend par exemple, par les échanges en langue des signes entre les serveuses et une cliente sourde, que cette dernière vient depuis de nombreuses années et que c’est sans doute avec elle que le personnel a appris ces gestes. L’intimité du cinéaste avec les habitués permet alors des rencontres, dont la tendresse, dans ce lieu de passage, ouvre sur de minuscules épiphanies. Quand une jeune immigrée iranienne discute tant bien que mal avec la femme sourde, l’extase de ce simple moment de joie (les deux femmes rient en se serrant la main) suffit à bouleverser. Pendant ce temps, dans un coin de la salle, la télévision montre les mégafeux de l’été 2024 au Canada. Le film s’apparente alors à un refuge coupé du monde extérieur, tout comme le festivalier briviste aura pu, pendant quelques jours, arrêter de tendre l’oreille à l’enfer médiatique.
Notes
| ↑1 | Collaboratrice de Miguel Gomes, elle a notamment coécrit Grand Tour et coréalisé Journal de Tûoa. |
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