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Sadisme et paranoïa

En quatrième vitesse

réalisé par Robert Aldrich

Critiques > 5 septembre 2007

critique du film En quatrième vitesse, réalisé par Robert Aldrich

Avec ce En quatrième vitesse sadique et paranoïaque, Robert Aldrich prouve son grand intérêt pour les tréfonds de l’âme humaine où se côtoient la délation, la petitesse et la peur d’autrui. Reflet d’une certaine Amérique au début des années 1950, ce film est aussi un vrai bijou de mise en scène, d’une rigueur incroyable.


Le plan d’ouverture est en soi une démonstration assez magistrale du savoir-faire de Robert Aldrich. Sur une route de campagne isolée, en pleine nuit, une jeune femme au regard horrifié et seulement vêtue d’un imper, s’agite pour tenter d’arrêter une voiture. Aveuglée par les phares agressifs, elle se retire au dernier moment pour ne pas se faire écraser mais, devant cette situation désespérante, finit par rester plantée au beau milieu de la route pour obliger une des voitures à dévier sa trajectoire. Heureusement pour elle, un homme a le réflexe de donner un coup de volant au bon moment pour ne pas la percuter. Cet homme, c’est Mike Hammer (Ralph Meeker), un détective minable qui accepte de la prendre dans sa voiture et de la couvrir lorsqu’un contrôle de police lui apprend qu’une femme s’est échappée d’un asile psychiatrique. La cavale s’arrêtera rapidement lorsque les deux jeunes gens seront rattrapés et assommés par un gang énigmatique. À son réveil, Mike Hammer découvre que celle qu’il vient tout juste de rencontrer est morte et que le crime a été maquillé en accident de la route. Avec acharnement, l’homme va alors tenter de découvrir le fin mot de l’histoire.

Robert Aldrich, qui a fait ses armes en étant pendant de longues années le premier assistant de très grands réalisateurs (Renoir, Dassin, Ophüls, Chaplin, Losey, etc), fait preuve d’une efficacité redoutable dès ce troisième long-métrage. Comme il le confirmera les années suivantes grâce à des films qui lui ont permis d’établir sa réputation (Qu’est-il arrivé à Baby Jane ?, Les Douze Salopards, La Cité des dangers), Robert Aldrich ne s’intéresse absolument pas à l’héroïsme et la vertu de ses personnages. Au contraire, les ambiguïtés, les petites lâchetés, la violence, le sadisme et la peur de l’autre le passionnent par dessus tout. Peu soucieux d’indisposer le spectateur, il fit parfois les frais d’une presse assassine, comme par exemple avec Qu’est-il arrivé à Baby Jane ?, hué à Cannes parce qu’il détruisait l’aura magique de deux des plus grandes stars de l’histoire du cinéma américain, Bette Davis et Joan Crawford. Dans En quatrième vitesse, le personnage principal n’a rien de ces héros positifs comme les films noirs en ont produit tant. A l’opposé d’un Humphrey Bogart, par exemple, Ralph Meeker incarne un détective minable spécialisé dans les affaires d’adultère (qu’il provoque au besoin). Cette affaire au centre de laquelle il se retrouve marque pour lui l’opportunité de changer d’image, de s’élever aux yeux des autres, de devenir enfin ce héros de film noir si respectable.

La tâche n’est pourtant pas aisée. Difficile de trouver le moindre personnage auquel se raccrocher dans cette histoire tordue qui prend peu à peu pour point d’orgue une mystérieuse boîte de Pandore enfermant tous les maux du monde et à laquelle David Lynch fera référence quelques décennies plus tard dans Mulholland Drive. Contrairement au film noir classique où les personnages savent faire preuve d’une certaine raison, tout n’est ici que pulsions et sadisme. Loin de tout manichéisme qui consisterait à dresser un camp (le Bien) contre un autre (le Mal), Aldrich brouille les pistes quitte à déconcerter totalement un spectateur en quête d’un élément susceptible d’éclairer d’un seul coup cet effroyable méli-mélo. Si l’atmosphère devient vite très pesante parce qu’empreinte d’une paranoïa qui contamine progressivement tous les personnages (voir tous ces magnifiques plans en plongée et en contre-plongée sur les vertigineuses cages d’escalier d’où peut surgir à chaque instant la plus terrible des menaces), le réalisateur ne donne aucun éclaircissement sur cette paranoïa en expliquant les raisons pour lesquelles chacun est amené à agir de la sorte. Reflet d’une Amérique terrorisée par le communisme au point de s’enfoncer dans la guerre froide et le maccarthysme, En quatrième vitesse, avec son final apocalyptique très surprenant, est une œuvre visionnaire qu’il faut revoir de toute urgence.

Clément Graminiès


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En quatrième vitesse (Kiss me deadly, États-Unis, 1955). Durée : 1h46. Réalisation et production : Robert Aldrich. Scénario : A.I. Bezzerides. D’après : le roman de Mickey Spillane. Image : Ernest Laszlo. Montage : Michael Luciano. Son : Jack Solomon. Décors : Howard Bristol. Musique : Frank De Vol. Interprétation : Ralph Meeker (Mike Hammer), Albert Dekker (Dr Soberin), Paul Stewart (Carl Evello), Marian Carr (Friday), Maxine Cooper (Velda), Cloris Leachman (Christina Bailey), Gaby Rodgers (Gabrielle), Jack Lambert (Sugar Smallhouse), Jack Elam (Charlie Max)... Reprise : 5 septembre 2007.

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