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La pulsion dévorante

Soudain l’été dernier

réalisé par Joseph L. Mankiewicz

Gros Plans > 7 novembre 2007

Réalisé en 1959, Soudain l’été dernier fut une œuvre polémique, marquant la déliquescence du Code Hays. Les sujets abordés – l’homosexualité, l’inceste, le cannibalisme – ont fait de ce film une œuvre phare dans la filmographie de Joseph L. Mankiewicz.


Quelques années après La Ménagerie de verre (1950), Un tramway nommé Désir (1952) et Baby Doll (1956), tous deux réalisés par Elia Kazan, ou encore La Chatte sur un toit brûlant (1958), Mankiewicz s’intéresse à son tour aux écrits de Tennessee Williams, le dramaturge le plus en vogue et le plus controversé d’Hollywood. Même si leur collaboration s’est soldée par une mésentente autour du scénario final, Soudain l’été dernier surprend par sa complexité et par l’audace dont il fait preuve dans son approche de sujets aussi controversés que l’inceste, l’homosexualité ou encore le cannibalisme. Katharine Hepburn, la première, refusa toujours de voir le film, considérant qu’il s’agissait ici du projet le moins glorieux de sa carrière au point de se brouiller définitivement avec le cinéaste. Celui-ci, qui avait d’abord pensé à Vivien Leigh pour le rôle, dut également s’accommoder des graves problèmes de santé de Montgomery Clift, alors soutenu par son amie de toujours, Elizabeth Taylor. D’inspiration clairement psychanalytique, Soudain l’été dernier s’inscrit dans un courant bien spécifique aux années 1940 et 1950 de la représentation symbolique.

Néanmoins, la patte de Mankiewicz se reconnaît très rapidement parce que la construction de son film – multipliant les très nombreux flash-back – renvoie très clairement à celle de Chaînes conjugales et d’Eve. Ici, le Dr Cukrowicz (Montgomery Clift) se retrouve au centre d’un dilemme particulièrement complexe. D’un côté, Violet Venable (Katharine Hepburn) : femme vieillissante particulièrement riche, elle le sollicite pour lui demander de pratiquer une lobotomie sur sa nièce, Catherine (Elizabeth Taylor), en échange de quoi elle financera généreusement un service de neurochirurgie très attendu par le médecin, lassé de pratiquer ses opérations dans des conditions particulièrement sordides. De l’autre côté, Catherine : jeune femme séduisante et excessive, elle sème le doute dans l’esprit du médecin. Son état mental ne semble pas aussi déséquilibré qu’on le dit dans sa famille car ses crises sont la conséquence directe d’un traumatisme particulièrement violent refoulé tant bien que mal. Entre les deux, Sebastian Venable : fils de Violet, cousin de Catherine, le jeune homme a disparu dans d’étranges circonstances l’été dernier, alors qu’il était en voyage avec sa cousine dans un pays étranger. L’enjeu du film va donc se déplacer sur l’indispensabilité de découvrir la raison de ce trauma, et ainsi comprendre ce qui pousse la mère à vouloir faire lobotomiser sa nièce dans l’espoir que celle-ci oublie tout ce qu’elle sait de l’été passé.

La première grande réussite de Soudain l’été dernier est de faire exister Sebastian à l’écran sans jamais le montrer. Malgré la récurrence des flash-backs qui aurait pu donner un visage au personnage énigmatique, celui-ci reste constamment en hors-champ. Sa personnalité, ses habitudes et ses espoirs ne nous sont donnés qu’à travers les dires de ceux qui l’évoquent, mais aussi grâce à la demeure familiale, au jardin luxuriant qu’il cultivait par mégalomanie. Dans la demeure, la grandeur des pièces et la hauteur sous plafond donnent aux lieux une ambiance divinatoire. Le jardin particulièrement dense n’est quant à lui pas sans rappeler celui d’Eden, confortant l’idée que Sebastian se voyait comme le Dieu créateur. Les références se multiplient ensuite, notamment lorsque la mère explique au médecin que Sebastian a « vu la face de Dieu » et qu’elle compare sa vie à Melville parti sur son bateau pour combattre la baleine Moby Dick. Cet évident déni de la réalité donne au jeune homme précocement disparu une présence très évanescente, irréelle, comme s’il était seulement le fruit de l’imagination torturée de sa mère et de sa cousine. Mais le rapport de force existant entre les deux femmes prouvent bien l’existence de cet homme qui n’hésitait pas à les utiliser, à leur donner un rôle bien déterminé au risque de les mettre dans une situation de concurrence particulièrement inhumaine. Le suspense autour des circonstances de la disparition de Sebastian sera entretenu jusqu’au bout. Tout au long du film, tout au plus aurons-nous quelques réminiscences de l’esprit confus de Catherine qui, elle seule, détient la vérité.

Dans ce film d’inspiration clairement psychanalytique, le médecin va permettre aux deux femmes d’effectuer un transfert, capable de libérer le refoulé. Catherine, séduite par la bienveillance et le charme de son médecin, va peu à peu libérer certaines informations autour de l’attitude de Sebastian vis-à-vis d’elle, tandis que Mme Venable semble combler l’absence de son fils en s’accaparant la présence du médecin. Interné dans un hôpital psychiatrique, Catherine laisse peu à peu passer les raisons qui ont poussé son cousin à l’emmener en vacances à l’étranger alors qu’auparavant, seule sa mère avait le privilège de l’accompagner. L’étrange confidence qu’elle fait à un infirmier – « cet été-là, Sebastian avait faim de blonds » – laisse entendre que les préférences sexuelles du jeune homme étaient troubles au point d’emmener sa cousine, sa mère étant devenue trop vieille et plus assez séduisante, dans l’espoir d’appâter les beaux jeunes garçons des pays pauvres qu’il visitait. Cette information éclaire donc la relation particulièrement complexe qui unissait le jeune homme à sa mère, consciente du rôle qu’elle devait jouer pour rester au près de son fils. La nature incestueuse de leurs rapports qui s’effectuait en fait par procuration était délibérément entretenue par cette dernière qui n’a jamais su faire le deuil de cette place privilégiée dérobée par sa propre nièce. Mais la violence de cette situation pose encore de nombreux problèmes à Catherine qui, lors d’une scène particulièrement impressionnante, semble revivre un traumatisme encore plus important lorsqu’elle entre par erreur dans une pièce commune où tous les psychotiques sont enfermés.

Le seul moyen pour enfin percer à jouer les raisons de cette terrible confusion reste pour le médecin la pratique de l’hypnose. Incarnant Freud dans le passionnant film de John Huston, Freud, passions secrètes, quelques années plus tard, Montgomery Clift s’empare à nouveau de cette pratique qui a permis la mise en place des fondements les plus solides de la théorie psychanalytique. Il convoque donc Catherine – alors en plein transfert car totalement amoureuse de son médecin – et le reste de la famille afin de ramener à la surface les souvenirs traumatisants que son conscient refoule totalement. La longue scène – la plus marquante du film – est donc prétexte à un long flash-back avec le visage hypnotisé de Taylor incrusté en bord droit du cadre. Elle revient sur les circonstances de la disparition de Sebastian, et sur les rapports qu’il entretenait avec elle, notamment autour de l’utilisation de ses atouts féminins afin de séduire les hommes qu’il ne pouvait approcher. Le montage, très elliptique, rassemble des souvenirs de plus en plus précis dont le sens émerge finalement par association. Le hors-champ reste privilégié pour matérialiser le refoulé qui montre une certaine résistance dans l’esprit de Catherine. Sa position de témoin face aux événements – lorsqu’elle écrit une carte postale après que Sebastian l’a abandonnée pour s’occuper de jeunes garçons, lorsqu’elle suit la cavale de son cousin dans les rues brûlantes du village et enfin lorsque celui-ci est dévoré (symboliquement ?) par ces hommes qu’il désirait honteusement – fait de Catherine la gardienne d’un secret trop lourd à assumer, un secret que la mère de Sebastian cherche à faire disparaître par tous les moyens.

La monstruosité des personnages du film – et plus particulièrement de Sebastian, l’homosexuel qui reste constamment en hors-champ – fait de Soudain l’été dernier une œuvre encore controversée, cinquante ans après sa sortie. Cette représentation particulièrement négative – parce que terriblement morbide et égoïste – du désir homosexuel – tel qu’il était représenté dans de nombreux films de l’époque parce que le Code Hays n’en autorisait pas d’autres – continue de nourrir de nombreux débats entre ceux qui refusent tout simplement l’œuvre et ceux qui estiment que la mise en scène, déroutante de virtuosité, transcende tout simplement la question pour poser un regard plein d’acuité sur le désir brûlant qui finit par consumer celui qui s’y refuse obstinément. Soudain l’été dernier, né de la plume de l’audacieux Tennessee Williams et du metteur en scène progressiste Joseph L. Mankiewicz, reste une œuvre passionnante qui offrira toujours de multiples niveaux de lecture.

Clément Graminiès


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Soudain l’été dernier (Suddenly, last summer, États-Unis, 1959). Durée : 1h54. Réalisation : Joseph L. Mankiewicz. Scénario : Gore Vidal, d’après la pièce de Tennessee Williams. Image : Jack Hildyard. Montage : William Hornbeck, Thomas G. Stanford. Musique : Malcolm Arnold (thèmes), Buxton Orr. Production : Sam Spiegel. Interprétation : Elizabeth Taylor (Catherine Holly), Katharine Hepburn (Mme Venable), Montgomery Clift (Dr Cukrowicz), Albert Dekker (Dr Lawrence J. Hockstader), Mercedes McCambridge (Mme Grace Holly), Gary Raymond (George Holly)... Reprise : 7 novembre 2007.

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