Accueil > Actualité ciné > Critique > Blue Jasmine mardi 24 septembre 2013

Critique Blue Jasmine

Another Woman Under the Influence, par Théo Ribeton

Blue Jasmine

réalisé par Woody Allen

Pour extrêmement prolifique, Woody Allen est surtout un cinéaste très multiple. Forcément, l’empressement furieux avec lequel il a enchaîné depuis les années 1960 près d’une cinquantaine de longs-métrages n’a pu que télescoper une incessante circulation de fantaisies, de pastiches (Bergman, Cassavetes), de logorrhées des plus diverses. Parmi la foule se tient, pourtant, une race de films graves et imposants. Si leur place n’est jamais évidente dans une œuvre aussi riche et fantasque, le cinéaste a réussi, ponctuellement, à produire de ces miraculeux apaisements : ce sont les Match Point, les Maris et Femmes. Blue Jasmine est de ceux-là : de la fibre la plus marquante de l’art de Woody Allen, un cinéma balzacien, dont le départ ricaneur se mue très vite en une variation tragique et crispée du satire bourgeois dont il fait habituellement son beurre.

Retour en majesté

De Blue Jasmine, on retiendra par-dessus tout et pour longtemps la présence irradiante d’une interprète, Cate Blanchett. Muraille fissurée de toutes parts, Jasmine s’extirpe comme elle peut d’une vie d’épouse richissime, brutalement interrompue par la mort de son mari (Alec Baldwin). Tandis qu’elle trouve refuge chez une sœur joviale et volontaire (Sally Hawkins), une seule obsession semble la transpercer : ne pas perdre la face. Un double mouvement suit alors ses pérégrinations dans San Francisco : plus l’édifice d’une possible reconstruction personnelle se dessine (un travail, un amour), plus sa fragilité le menace d’un fatal effondrement (mensonges, tensions familiales). Au rythme de ses oscillations entre « l’avant » (la vie princière de l’élite newyorkaise) et « l’après » (la bohème sanfranciscaine), le récit se charpente autour d’un point de fuite mystérieux et traumatique, noyé dans la mythomanie : une rupture, au sens le plus littéral, c’est-à-dire celle d’un couple, mais aussi d’un personnage en proie à une véritable dislocation.

Ainsi se dessine une grande œuvre pathétique sur la perfection sociale. Impossible accomplissement, aveuglément motivé par un besoin de domination, la position d’idéal bourgeois et féminin à laquelle aspire Jasmine l’absorbe impitoyablement. L’héritage de Gena Rowlands (Une femme sous influence) infuse puissamment dans l’interprétation démente de Cate Blanchett : une folie dévorante, qui brûle et s’agite incessamment sous sa rigidité de façade. Blue Jasmine est, d’une certaine manière, un film laborieux, au sens où chacun de ses multiples rôles de composition se trouve marqué par l’effort virtuose de son interprète : Alec Baldwin en tyran chic et moderne, Bobby Cannavale en mâle alpha insouciant, Michael Stuhlbarg en dentiste solitaire et libidineux, et même une apparition du prodige Louis C.K., apportent l’un après l’autre au film toute leur adresse de solistes géniaux. L’harmonie de ces partitions méticuleuses est difficile, stridente. Elle contribue aussi au sentiment de trop-plein, d’essoufflement qui parcourt Blue Jasmine.

Implacable, concentré, ce quarante-septième long-métrage se donne toutes les peines du monde pour réussir une exécution d’aussi haute volée. Exténuant, à deux doigts de la pénibilité, il s’avère aussi beau et tragique que son héroïne : impeccablement cousu, prêt à éclater, il tire toute sa grâce d’une fragilité constamment rachetée par les démonstrations de force de ses interprètes, et par l’exactitude de son écriture. Chef-d’œuvre contrit, terriblement irréprochable, qui nous livre un cinglant message : on est encore loin d’avoir enterré Woody Allen.

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