Accueil > Actualité ciné > Critique > Des amis comme les miens mardi 8 septembre 2015

Critique Des amis comme les miens

Choisir son plaisir, par Ariane Beauvillard

Des amis comme les miens

Such Good Friends

réalisé par Otto Preminger

Julie est mariée et c’est là son occupation principale : se parer pour les arrière-bans mondains qui vénèrent Richard, son mari scribouillard dans une revue connue du Tout-New York ; tenter vainement de faire resurgir chez lui un désir sexuel enfoui dans les vaines célébrations et les jupons juvéniles ; remettre au goût du jour une féminité fondue dans la maternité. Julie pense donc essentiellement à ce qui la recouvre jusqu’au jour où Richard, victime d’une erreur médicale, tombe dans le coma, laissant Julie seule face à l’hypocrisie des sphères sociales et intimes.

La carpe et le lapin

Comme dans certains crépuscules de l’âge d’or hollywoodien (pensons à la lourdeur policée de Guêpier pour trois abeilles de Mankiewicz ou à celle de Complot de famille d’Hitchcock), on trouve dans Des amis comme les miens le mariage étonnant, stimulant, de la précision chère à Preminger et de la ringardise presque immédiate. Soyons honnête dans les deux sens : le réalisateur de Laura (1944) et, plus récemment de l’excellent Bunny Lake a disparu (1965) ne perd jamais, durant l’heure quarante de ce petit opus, son sens de l’atmosphère et du rythme. Mais, dès les premières images, au grain pourtant étonnant, une sorte d’incompréhension du temps est révélée, d’exclusion à l’image des faits humains et sociaux. Julie est ainsi le cliché vivant d’une idée de la génération de l’après-guerre : elle représente, avec son mari, la naissance des nouveaux riches, aussi superficiels que chez Pinter ; superficialité qui, comme dans les pièces du dramaturge anglais, doit prendre la fonction du dévoilement. Mais la critique du milieu intellectualo-friqué est trop faible, trop mâtinée de postures (le mépris de façade de la bonne, la frustration sexuelle balayée, l’obsession vestimentaire, etc.) pour que l’illumination, la prise de conscience et la renaissance de Julie deviennent des enjeux dramatiques réels. Ou, plus simplement, que l’on s’y intéresse.

Plus dure sera la chute ?

Ce n’est donc ni dans le portrait, ni dans l’évolution, ni dans les fantasmes de Julie que l’on retrouve Preminger. Il ne parvient que dans de très rares occasions à représenter le monde sensitif de Julie qui, du désir insatisfait à l’émotion terrifiée par la maladie de son mari, ne semble jamais basculer. En revanche, le jeu de tons, de genres, finit par devenir central et assez excitant : le glissement de la comédie de mœurs à l’errance métaphysique, même peu écrit, délivre son potentiel, et si l’on se lasse vite des descriptions morales et découvertes frappantes de Julie (les amis ne sont pas toujours là), on cherche plutôt un intérêt dans la captation des sons, des couleurs, des intonations de voix. C’est dans le monde interne au film qui faut chercher un reflet, un sens. C’est aussi dans le délitement du décor qu’il faut chercher la clé, et dans l’apaisement d’un New York trop bouillonnant que Julie trouve le courage de devenir adulte, non dans la galerie des caractères croyant coller au temps présent. C’est finalement dans ce que le cinéma a d’intemporel que Preminger est retrouvé.

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