Accueil > Actualité ciné > Critique > Mala Noche mardi 10 octobre 2006

Critique Mala Noche

Is this desire ?, par Raphaël Le Toux-Lungo

Mala Noche

réalisé par Gus Van Sant

Le premier film de Gus Van Sant sort enfin sur les écrans français, vingt-et-un ans après sa réalisation. Force est de constater que le cinéaste américain avait déjà tout d’un grand dans cette reconstitution à la fois tendre et crue d’un amour hors norme et émouvant. Adapté du roman éponyme de Walter Curtis, Van Sant filme Portland, la ville et ses habitants, pour offrir un film tout à la fois nerveux et contemplatif qui, sous des airs de ne pas y toucher, apparaît profondément politique.

Portland, Oregon. Un jeune épicier tombe fou amoureux de Johnny, un immigré mexicain clandestin qui ne parle pas un mot d’anglais et n’a même pas 18 ans.

Passion unilatérale adaptée du journal intime de Walter Curtis, Mala Noche est le premier long métrage de Gus Van Sant. Invisible jusqu’à présent en France, hormis quelques diffusions en festival, Mala Noche arrive jusqu’à nous auréolé d’une aura de film culte, comme la matrice d’une des œuvres qui bouleversa le plus profondément la face du cinéma indépendant des années 1990 et 2000. Pour son premier film et son unique adaptation littéraire, Van Sant montre déjà qu’il est un grand réalisateur. Tourné avec peu de moyens, en 16 mm et en noir et blanc dans un Portland clandestin et underground, le réalisateur trouve ses thèmes de toujours, a savoir les jeunes garçons, marginaux si possibles, mais dont l’état de grâce influe sur le reste du monde. En résulte un film poussé par une énergie folle, qui malgré ses contraintes matérielles et thématiques contient une fraîcheur rare. Loin de traquer l’émotion à tous crins sur cette histoire d’amour pourtant chargée, Van Sant se galvanise et réalise un film dont la véritable audace est la finesse et la ligne tenue sur laquelle il fait le funambule entre récit narratif et pure contemplation. Il préfère ainsi réaliser une sorte de chronique sur une ville et des gens ordinaires. Comme il l’a prouvé jusque dans ses films les plus récents, il s’agit plus que d’un style mais d’une véritable éthique de cinéma. Une manière de voir le monde sans chercher à le dramatiser nécessairement, mais en essayant au contraire de mettre en lumière une force, une énergie souterraine qui le sous-tendrait et le rendrait plus cohérent malgré son apparent chaos.

Les figures van-santiennes majeures sont toutes déjà là : l’ange qui sauve le monde par sa beauté, les nuages comme métaphore de l’existence humaine et du rapport au monde, le road movie en forme de déambulation, mais aussi l’importance de la classe sociale et de l’homosexualité comme construction personnelle et sociale. Loin de prôner un discours communautaire et revendicatif sur ces thématiques, Gus Van Sant mêle les deux questions pour former une interrogation moderne et originale. Ce qui attire Walt chez Johnny, malgré leurs différences marquées, c’est le vertige des conditions, leur marginalité respective qui leur permettent de se retrouver à un moment précis, là où ils n’auraient même pas dû se croiser. Au lieu de proposer des obstacles, l’homosexualité et la marginalité proposent des passerelles. De la sorte, l’homosexualité n’est plus une construction à proprement parler intime mais bien celle d’une société qui préfère rejeter ce qui la dérange dans ses marges, l’hétérosexualité blanche et riche se gardant le principe de vie bourgeois. Mais où ces modes de vies interlopes se retrouvent ne ressemble nullement à l’enfer, bien au contraire. Le monde marginal de Van Sant, bohème et secrètement artistique, malgré les coups durs, malgré le manque d’argent et le manque d’amour, rit, vit pleinement le peu qu’on lui laisse. Nul apitoiement ici, juste une envie d’être en vie, de goûter à la sensualité, aux délices comme à la dureté hermétique de la jeunesse qui pourtant pousse encore de l’avant. Comme le style de son film, visiblement hérité d’une certaine modernité européenne, quelque part entre Godard et Fassbinder, qui est en parfaite adéquation avec l’image de Johnny, nerveux et insaisissable. Car ce qui maintient en vie ces personnages, c’est aussi leur disponibilité à un monde plus vaste, plus que celui qui les entoure directement. La nature, les éléments, les balades en campagne poussent les personnages vers toujours plus d’audace, comme s’il pouvait lire un message secret connu d’eux seul dans les étendus désertiques, les sources d’eau claire et autres forêts.

Van Sant apparaît alors comme un mystique américain, un panthéiste qui aime à chercher la grâce là où elle ne se trouve pas aux premiers abords. Il suffit de gratter la couche de réel mis en place par les hommes pour trouver un monde merveilleux, meilleur, plein d’une puissance inexploitée. Voilà sûrement pourquoi ils gardent cette obsession de l’adolescence. C’est qu’il aura compris que derrière l’acné et les cheveux gras se cache un monde à nul autre pareil, où le poids de la culpabilité et du faux semblants n’a pas encore de prise, où les risques à prendre sont ceux de la vérité. Pour l’adulte qui contemple ou désire, cet état (l’adolescence est définitivement plus une position qu’un âge) lui permet de garder un pied dans l’audace, la force, dans ce désir qu’il éprouve jusqu’au malaise et à la folie pour eux. Celui de l’entre deux qui ouvre vers un ailleurs, meilleur ou pire peu importe, il est violemment vivant.

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