Accueil > Actualité ciné > Critique > Nocturama mardi 30 août 2016

Critique Nocturama

© Wild Bunch Distribution

« Si nous ne brûlons pas, comment éclairer la nuit ? », par Juliette Goffart

Nocturama

réalisé par Bertrand Bonello

« Nous vivons une époque sans fête, et nous y avons contribué. (...) Maintenant, il n’y a plus que des petits groupes isolés, autonomes et violents. » Ces phrases désespérées prononcées par un groupe d’étudiants révoltés et rêveurs dans Le Pornographe de Bertrand Bonello – dont se moquait alors allégrement le personnage de Jean-Pierre Léaud – trouvent un étonnant prolongement dans Nocturama. Écrit dix ans plus tard par le même cinéaste, bien avant la vague d’attentats terroristes survenue en France, le nouveau film de Bertrand Bonello est un diptyque glaçant sur la préparation et l’exécution d’attentats dans Paris par une dizaine de jeunes issus de différents milieux, fermement résolus à exploser toute une forêt de symboles hétérogènes comme une statue de Jeanne d’Arc ou une tour HSBC, « en faisant le moins de morts possibles ». Le regard du cinéaste opère donc un surprenant glissement de sujet par rapport au reste de son œuvre où la révolte politique et le rejet de la société de consommation passaient avant tout par l’art, l’érotisme et la recherche pacifique d’une contre-société. Il était par ailleurs particulièrement délicat dans le contexte politique actuel de choisir pour héros de jeunes terroristes français. Mais, en imaginant un passage à l’acte révolutionnaire et désespéré, Bonello fait partie des rares auteurs du cinéma français qui cherchent à faire ressentir cinématographiquement, avec plus ou moins de réussite, l’actuel malaise dans la civilisation.

État d’urgence

Le titre Nocturama, qui désigne la partie d’un zoo où vivent des animaux nocturnes, renvoie à la vie mystérieuse et souterraine des jeunes révolutionnaires. Le cinéaste cherche avant tout à restituer cette impression que « quelque chose gronde sous la surface », à faire ressentir un climat d’urgence, une menace tragique constamment tapie dans le hors-champ, en s’inspirant d’Elephant de Gus Van Sant et d’Assaut de John Carpenter. L’espace devient résolument claustrophobique, oppressant comme l’était déjà la « cage dorée » de L’Apollonide : les personnages se faufilent dans les dédales souterrains du métro, dans des cagibis discrets, des WC étroits, avant de finir dans le huis-clos nocturne de la Samaritaine. À la toile tissée par les chassés-croisés silencieux des jeunes comploteurs, où un montage alterné très godardien enchaîne cut les lieux parisiens les plus hétérogènes à la vitesse d’un juke-box, succède alors celle, non moins inquiétante, des écrans de surveillance du grand magasin. Bonello fait ainsi du monde postmoderne globalisé (l’immeuble explosé au milieu du film se nomme « Global ») une vaste prison tragique, un terrible piège où l’on finit nécessairement par s’engluer.

Bonello épouse la radicalité de ses personnages par un scénario à l’ascèse narrative extrême qui, hélas, ne fonctionne pas complètement. Il réduit la première heure du film à la mystérieuse circulation de ces jeunes gens dans la capitale, souvent filmés par la douce filature de travellings à la manière d’Elephant. Seuls leur air tendu, la marche nerveuse, les chassés-croisés dans un inquiétant silence et quelques échanges de textos suggèreront le danger imminent. Mais là où Gus Van Sant prenait le temps de filmer avec empathie des fragments de vie parallèles mêlant indifféremment victimes et bourreaux, nous assistons ici à la plate et linéaire organisation d’un groupe en « résistance » contre le grand Capital, saupoudré çà et là de quelques flash-backs allusifs et assez caricaturaux sur la rencontre et la motivation des personnages, de la durée d’un sample.

Fascinations

On retrouve le goût du paradoxe cher à Bertrand Bonello, la coexistence contradictoire entre effroi et fascination qui structurait déjà L’Apollonide. De même que la maison close de L’Apollonide était une horrible prison et en même temps un cocon caressant et luxueux, le grand magasin de Nocturama s’avère autant un détestable temple de la consommation « qu’il aurait aussi fallu faire sauter avec Facebook et le MEDEF » qu’un lieu de fantasmes qui absorbe littéralement les jeunes gens dans une dangereuse rêverie. Les jeunes terroristes ont beau se rebeller, ils sont d’ores et déjà imprégnés par cette société de consommation high-tech : génération connectée fonctionnant exclusivement aux textos, ils sont habillés comme les mannequins de la Samaritaine, se laissent facilement happés par un jeu vidéo, une HiFi puissante, les vêtements et la vaisselle de luxe. La rêverie bonellienne ouvre alors une vaste parenthèse nihiliste de jeux un peu vides et tristement consuméristes – essayage de vêtements haute-couture, course en mini-kart filmé sur moquette façon Shining. Pourtant, c’est aussi à ce moment-là que ce cinéma interroge ses limites, flirte de manière passionnante avec la temporalité du tableau théâtral et de l’installation vidéo conceptuelle – les personnages se retrouvent figés, plantés au milieu des boutiques de jouets et des salles de bain factices comme des personnages de Beckett, rongés par le vide de leur existence.

Subversion et tragédie

En un geste volontairement critique et subversif, les rôles de bourreaux et de victimes, rapidement, s’inversent. Bonello met en avant la fragilité et la douceur de ces fameux « ennemis d’État » à peine sortis de l’enfance, parfois avec lourdeur : le personnage de David (le très prometteur Finnegan Oldfield), en bon samaritain, ouvre le grand magasin à un couple de sans-abri et n’oublie pas d’appeler sa mère. Dans le monde désincarné du luxe et de la consommation, seuls les visages purs et doux des jeunes criminels, abondamment filmés en gros plan, forment un dernier rempart de l’humanité. « On juge une démocratie aux ennemis qu’elle se crée », rappelle André, un jeune étudiant à Sciences-Po (Martin Guyot) participant au complot. C’est ainsi la société elle-même, capable d’enfanter des monstres, qui se trouve remise en question. La dernière partie du film, qui rappelle malencontreusement et douloureusement les événements du Bataclan, plonge ses personnages dans un anti-survival glaçant et tragique, en fait d’émouvants martyrs assiégés et impitoyablement traqués. Le GIGN, dans une reprise plutôt audacieuse d’Assaut de John Carpenter, devient au contraire cette force invisible et mortifère, tapie aux recoins du cadre. On regrettera seulement que cet épisode polémique de terreur froide s’appuie sur un symbolisme très appuyé, comme les inserts sur la statue de Jeanne d’Arc en larmes dans les flammes qui regarde fixement, face caméra, le spectateur.

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