Accueil > Actualité ciné > Critique > Spider-Man 3 mardi 1er mai 2007

Critique Spider-Man 3

L’ennemi dans le miroir, par Fabien Reyre

Spider-Man 3

réalisé par Sam Raimi

Bien plus que Peter Jackson et son pompeux et pompant Seigneur des anneaux ou George Lucas et ses nouveaux Star Wars noyés sous les images de synthèse, Sam Raimi a réussi à s’imposer, avec Spider-Man, comme un grand auteur populaire capable de créer autour d’un même personnage une série de films mêlant adroitement fantaisie adolescente et réflexion adulte – à moins que ce ne soit le contraire. À la fois respectueux des comics qui ont servi de matériau de base et suffisamment libre pour imposer des choix scénaristiques et esthétiques très personnels, Sam Raimi a trouvé en Peter Parker un alter ego idéal pour projeter ses vieilles frustrations et ses fantasmes de jeunesse. Finalement, Spider-Man, c’est avant tout le récit semi-autobiographique d’un ado complexé qui est allé jusqu’au bout de ses rêves. Il suffit de relever la ressemblance physique entre Sam Raimi et Tobey Maguire – mêmes traits juvéniles, même regard écarquillé, même sourire de sale gosse un peu gêné – pour paraphraser Flaubert : « Spider-Man, c’est moi. »

Le succès phénoménal (public et critique) rencontré par les deux premiers épisodes de la série a généré un culte relativement gênant à la sortie de ce troisième numéro. Comment boucler une histoire qui, comme l’ont prouvé les BD, pourrait se répéter indéfiniment, tout en plaçant la barre des effets visuels encore plus haut sans pour autant décevoir les fans ni lasser le spectateur lambda ? Raimi reprend les choses là où il les avait laissées : Peter et Mary-Jane roucoulent, Spider-Man est le héros de New York et Harry Osborn veut toujours faire payer à Peter, son ex-meilleur ami, la mort de son père. Sam Raimi assume ses références shakespeariennes : comme dans tout troisième acte qui se respecte, les coups de théâtre sont légion. Trahisons, remords, révélations se bousculent au portillon pour servir les deux grands thèmes de cet épisode, la soif de vengeance et la schizophrénie.

Le désir de revanche, tout d’abord : Harry veut faire payer à Peter d’avoir tué son père ; Peter découvre qui est le véritable assassin de son oncle et va s’attacher à le poursuivre sans relâche ; Mary-Jane se venge du manque d’attention de Peter à son égard dans les bras de Harry ; Eddie Brock, photographe concurrent de Peter, est bien décidé à lui régler son compte. Si le besoin de vengeance de certains personnages sous-tendait déjà le récit du deuxième épisode, il les contamine ici presque tous, au point d’en devenir un à part entière. Cette forme extra-terrestre, noire et visqueuse, qui tombe du ciel et s’accroche à la mobylette de Peter Parker n’est autre que la « personnification » de ce mal qui ronge notre héros et l’entraînera définitivement, de la façon la plus violente qui soit, dans l’âge adulte. Peter a beau lutter, c’est par Spider-Man que la haine, insidieuse, s’empare de lui. La forme noire atteint le costume de l’homme araignée qui, ainsi métamorphosé, se laisser aller à ses bas instincts.

Puisque son héros se lâche, Sam Raimi en fait logiquement de même. A l’instant où Peter Parker pète littéralement les plombs, le cinéaste malmène sa machine bien huilée et lui fait emprunter des détours peu communs dans des productions de ce genre : entre un décrochage parodique façon Austin Powers, un passage burlesque pur avec le génial Bruce Campbell – le complice de toujours – dans le rôle d’un serveur français et une scène de comédie musicale totalement inattendue, Raimi et Maguire (visiblement ravi de faire du hors piste) s’amusent comme deux sales gosses qui, le temps de quelques minutes, joueraient à tout casser. Quand le film plus conventionnel reprend ses droits, quand le Spider-Man 3 tant attendu redevient plus fréquentable, le sentiment est merveilleux : chez Sam Raimi, tout est possible, tout peut arriver.

Ce parfum de folie douce imprègne d’autant plus le film qu’il est question ici, définitivement, de personnages qui passent leur temps à jouer avec leur identité et à endosser d’autres rôles. C’est bien entendu un thème récurrent dans tous les films de super-héros et plus particulièrement dans Spider-Man, où Sam Raimi parle de l’adolescence, des transformations du corps, des troubles identitaires, du désir d’être identique aux autres tout en restant à la marge, du besoin d’être à la fois soi et un autre. Dans Spider-Man 3 – plus encore que dans les deux précédents – il est question du double, du pouvoir de fascination qu’il exerce et de la nécessité de s’en affranchir. Il y a cette scène, splendide, de ce Spider-Man « black » qui se révèle à lui-même dans la vitre d’un gratte-ciel, et de la jouissance qu’il éprouve à s’abandonner à être un autre. Mais le double prend ici plusieurs formes. Eddie Brock est la version branchée et arrogante de Peter Parker : photographe lui aussi, il deviendra logiquement le double maléfique – et assez terrifiant – de Spider-Man, baptisé Venom. Harry Osborn va s’attacher à devenir le double de son père, jusqu’à endosser le costume monstrueux qui a causé sa perte. Et Gwen Stacy, la blonde (interprétée par une actrice rousse, Bryce Dallas Howard), n’est pas seulement la rivale de Mary-Jane la rousse (jouée par la naturellement blonde Kirsten Dunst), mais une copie exagérée de celle-ci, poussant même Spider-Man à recréer avec elle la fameuse scène du « baiser à l’envers », comme une version parodique, outrancière et caricaturale du sage et chaste univers du premier épisode. Pour devenir adulte, semble nous dire Raimi, il faut peut-être aussi en passer par le déni, voire la destruction de ce(ux) que l’on a été, de ce(ux) que l’on a aimé.

Le film s’achève comme il a commencé. Sam Raimi et sa bande respectent à la lettre les codes des tragédies antiques, la rédemption, le pardon et l’expression des remords n’étant possibles que dans le sacrifice. D’autres épisodes pourraient être envisagés : les effets numériques – époustouflants, comme d’habitude – semblent aujourd’hui illimités et l’on peut se permettre de rêver au versant cinématographique d’autres personnages de la BD. Pourtant, achever les aventures de Spider-Man sur ce final ouvert et mélancolique, porteur d’espoir pour nos héros un peu fatigués, serait d’une suprême élégance. On n’en attend pas moins d’un cinéaste comme Sam Raimi.

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