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Les Feux sauvages

Les Feux sauvages

de Jia Zhang-ke

  • Les Feux sauvages
  • (Feng Liu Yi Dai (Caught by the Tides) | 风流一代)

  • Chine2024
  • Réalisation : Jia Zhang-ke
  • Scénario : Jia Zhang-ke, Wan Jiahuan
  • Image : Yu Lik-wai, Eric Gautier
  • Décors : Ye Qiusen, Liu Qiang, Liu Weixin, Liang Jingdong
  • Son : Zhang Yang
  • Montage : Yang Chao, Lin Xudong, Matthieu Laclau
  • Musique : Lim Giong
  • Producteur(s) : Casper Liang Jiayan, Shozo Ichiyama
  • Production : X Stream Pictures, Moto Pictures, Huanxi Media Group Limited, Wishart Media
  • Interprétation : Zhao Tao (Qiaoqiao), Li Zhubin (Bin), Pan Jianlin (Pan), Lan Zhou (Blondie)...
  • Distributeur : Ad Vitam
  • Date de sortie : 8 janvier 2025
  • Durée : 1h51

Les Feux sauvages

de Jia Zhang-ke

Les marées sauvages


Les marées sauvages

Rattrapé par les marées : traduire littéralement le titre international (Caught by the Tides) du nouveau film de Jia Zhang-ke permet peut-être de mieux l’appréhender. À 53 ans, le réalisateur chinois revisite son cinéma avec un récit en trois parties, situées respectivement en 2001, 2006 et 2022, non pour signer une grande fresque romanesque comme Au-delà des montagnes ou Les Éternels, mais pour reparcourir l’itinéraire emprunté par son cinéma dans la Chine du XXIe siècle. « Les marées » ou les « feux sauvages » sont alors à entendre comme des vagues de souvenirs irrépressibles, les siens et ceux de son actrice fétiche, Zhao Tao. Ils resurgissent par le biais d’images de précédents films, mais aussi de rushes inédits, comme extirpés des archives du cinéaste. Pour rassembler ces différentes périodes, le film s’en tient à un embryon de mélodrame : un couple se déchire, se perd de vue et se retrouve.

Les deux personnages, Qiaoqiao (Zhao Tao) et Bin (Li Zhubin), sont apparus pour la première fois il y a vingt-deux ans dans Plaisirs inconnus, dont on retrouve beaucoup d’images dans la première partie, bien qu’elles soient ici agencées différemment. De cette période de son cinéma, proche du documentaire, Jia retranscrit la sensation d’un bouillonnement : les scènes de rue, de chant et de chorégraphie s’enchaînent de façon purement musicale, en passant d’un morceau électronique populaire à un autre, sans que jamais ne s’amorce véritablement un récit. La pop chinoise et internationale (les Pet Shop Boys dans Au-delà des montagnes) a toujours occupé une place essentielle dans l’œuvre du cinéaste, entre le réceptacle mémoriel et l’expérience cathartique. Elle remplit ici presque entièrement l’espace du premier segment : Jia se contente d’y intégrer Qiaoqiao dans une scène sur deux, brouillant la frontière entre fiction et réalité – qu’elle danse ou déambule à travers Datong, où se déroule le début de l’intrigue, elle paraît surtout s’inscrire dans le mouvement frénétique de la ville. Cette partie et la suivante – plus mélancolique et composée notamment de plans de Still Life – ravivent le souvenir de cette période du cinéma de Jia Zhang-ke, marquée par un certain génie pictural (par sa manière d’inscrire les personnages dans des décors citadins surchargés ou la grandeur des paysages du Yang-tsé). En vidéo ou en 35 mm, en 4/3 ou en 16/9, il était alors l’un des cinéastes les plus prometteurs du siècle naissant.

Les ellipses racontent ainsi autant les mutations de la Chine (de l’effervescence libérale à la désillusion capitaliste, jusqu’à l’ère de la surveillance technologique) que celles du cinéma, et plus précisément de l’œuvre de Jia. Si le scénario que bricole ce remix ne tient pas vraiment (ce que trahit, exemplairement, le choix de faire de Qiaoqiao un personnage muet), il fait surtout ici office de lien distant entre les morceaux assemblés. La troisième partie, malheureusement la plus faible (ce n’est pas la première fois que Jia nous fait le coup !), achève dans cette perspective de donner à l’ensemble une colonne vertébrale – elle est la seule à avoir été tournée sur mesure pour ce film-ci. Si l’image y est numérique et terne (Jia ne triche pas à l’étalonnage), elle capture tout de même de façon troublante le passage des années sur le visage des acteurs. Le contexte du Covid-19 permet à plusieurs reprises d’aménager des scènes où Qiaoqiao et Bin se démasquent, manière émouvante de dévoiler le vieillissement de leurs corps. Pris dans son ensemble, Les Feux sauvages se présente dès lors comme un objet un peu bancal, ou du moins flottant, terme qui lui sied peut-être mieux : sur un bateau ou dans un train, les personnages, comme le cinéaste, se laissent porter par la dynamique d’un voyage à travers les souvenirs.

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