À quoi ressemble la fin du monde chez Gregg Araki ? À une partie de Mortal Kombat lors d’une bagarre de rue, à un Godzilla en carton-pâte surgissant dans les avenues de Los Angeles, ou encore à deux adolescents allongés sur un lit, paralysés par la peur du sida. Dans sa « Teenage Apocalypse Trilogy » (Totally F***ed Up, The Doom Generation, et Nowhere), récemment restaurée, le cinéaste compose un triptyque halluciné où la jeunesse se consume entre sexe, violence et pop culture. Fresques adolescentes hantées par la mort, traversées de références kitsch et de désillusions post-Cobain, ses films condensent l’esprit d’une époque. L’apocalypse selon MTV. Plus qu’une simple énumération de motifs épars, la trilogie tire surtout sa force de sa capacité à transformer le réel en pur spectacle. Entre une bande-son shoegaze ou Britpop, des décors-installations délibérément artificiels (des motels kitsch de The Doom Generation à la chambre tapissée de paroles de chansons dans Nowhere), un éclairage ravivant une nostalgie factice des années 1980 et des intertitres surgissant tels des slogans publicitaires, tout concourt à une « popification » du monde.
L’Enfer se mue en boîte de nuit diffusant Nine Inch Nails (« God is dead / And no one cares ! »), tandis que le Paradis se cache dans quelques crucifix portés par les adolescents. Dans cet univers où tout devient image, plus aucun symbole n’est sacré : Jésus n’est plus qu’un tatouage sur un pénis ou une photo suspendue à un rétroviseur. The Doom Generation, cependant, soulève un paradoxe. Par sa prolifération des gros plans – une cigarette consumée, les lèvres rouges de Rose McGowan, un emballage graisseux de fast-food –, le film transforme chaque détail en tableau miniature inoubliable. La pacotille devient ainsi relique, le déchet icône. Là où le Pop art plaquait Marilyn sur une toile, l’« art pop » d’Araki plaque l’art sur la pop elle-même – jusqu’à faire de la culture populaire l’objet d’une liturgie visuelle. Le personnage d’Amy (McGowan) est sans cesse « reconnue » à tort par les inconnus qu’elle croise : oscillant entre la star de cinéma et l’icône religieuse, elle voit son identité se dissoudre dans les projections d’autrui, avant d’être littéralement plastifiée, pour être réduite à l’état de poupée, dans la scène finale.
Beauté fragile
Tous les corps ne sont pourtant pas soumis au même régime d’artificialisation. La nudité marque une première rupture dans ces films surchargés de couleurs et de logos, où les adolescents apparaissent souvent comme des mannequins impeccablement maquillés ou bardés d’accessoires clinquants (chapeaux, chaînes) : dans Totally F***ed Up, les étreintes révèlent des corps maigres, anguleux, parfois déjà marqués par la drogue ou la maladie. De même, les entretiens face caméra du début du film – pastiche des témoignages de The Decline of Western Civilization de Penelope Spheeris, documentaire sur la scène hardcore punk du Los Angeles des années 1980 – arrachent soudain les personnages à la fiction saturée : sous le grain de la VHS et la teinte bleutée, une vulnérabilité brute affleure, suggérant un retour de l’humain dans ce monde hyper-toc. Lors des nombreuses scènes érotiques qui traversent la trilogie, la caméra se contente de couleurs douces, presque effacées, la bande-son s’adoucit ou cède la place à un silence inattendu qui enveloppe les corps. Ce qui surgit alors, c’est la chair nue, irréductible, dans toute sa vérité fragile. La véritable icône religieuse n’est plus la croix en plastique ni le slogan publicitaire, mais l’adolescent lui-même, filmé dans ses moments d’extase ou de contemplation, les yeux rivés au plafond. Implorant, éperdu, il semble renvoyer au corps martyrisé d’une génération tout entière, rappelant alors la tragédie du sida et l’omniprésence de la mort.
Le critique Roger Ebert reprochait à Araki, à propos de The Doom Generation, d’avoir « vu trop de films ». Mais c’est justement parce qu’il sature ses films de références que le contraste fonctionne. C’est là qu’apparaît le paradoxe d’Araki : son cinéma prend son ampleur dans la création d’images artificielles, tout en retrouvant, dans ses brèches, une intensité presque mystique. Loin de composer une trilogie purement nihiliste, ces trois films laissent ainsi entrevoir, dans les interstices, une forme de grâce : la beauté fragile de l’existence.