Linda, Irina et Ornella, 16 ans, sont élèves en seconde au lycée polyvalent Louis Pasteur d’Hénin-Beaumont. À la rentrée prochaine, l’une d’entre elles partira pour la région parisienne, abandonnant les deux autres à leur quotidien sans éclat. À la veille des grandes vacances, comment profiter de ces derniers instants de complicité avant de sombrer dans la mélancolie ? C’est ce sentiment qui intéresse Guillaume Brac, et la progression de son nouveau documentaire (tourné en juin 2021 et distribué en double-programme avec Ce n’est qu’un au revoir) épouse le vague à l’âme de ses héroïnes. Trop habituée aux déménagements successifs, Linda rejette d’abord son « pincement au cœur », mais elle finira, à l’issue d’une ultime embrouille, avec des sanglots dans la voix. C’est justement à la fin du film que retentissent les premières notes de « L’Amitié » de Françoise Hardy, dont le titre pourrait servir de note d’intention : comme dans la chanson, Brac cherche à faire rimer la « tristesse » de ses protagonistes avec la « tendresse » du regard qu’il porte sur eux. Dès la première scène (en classe), la caméra adopte une position intermédiaire à mi-chemin entre les trois jeunes filles, masquées et inintelligibles (c’était l’époque du Covid), et leur professeure de mathématiques, qui reste hors champ. Entre le monde de la jeunesse et celui des adultes, le cinéaste cherche à capter la vérité des sentiments lors d’une suite de scènes allant du plus grave (des aveux à demi-mots sur un climat familial toxique) au plus frivole. Ainsi de la séquence en plan fixe dans laquelle Irina et Linda font une chorégraphie pour une vidéo TikTok ; le temps d’un raccord inattendu apparaît subitement le visage d’une spectatrice silencieuse et souriante, observant à l’écart la danse de ses amies. Cette posture bienveillante pourrait être celle à laquelle nous invite le film, le découpage ménageant une place au sein des cercles de discussion, où les jeunes filles dévoilent, par petites touches, leur monde intérieur.
Brac et son chef opérateur Emmanuel Gras (également cinéaste) font preuve d’une certaine précision dans la mise en scène de ces échanges, afin d’accueillir la parole mais surtout les silences des visages adolescents. Un pincement au cœur déjoue en ce sens le piège d’une vision strictement sociologique et prend le contrepied du proviseur, qui voit dans leur look et leur attitude un simple « code » social : si à première vue le phrasé et les manières de Linda et d’Irina en feraient l’incarnation d’un sociotype (celui d’une jeune défavorisée en difficulté scolaire), le documentariste considère avec le même sérieux leurs interrogations existentielles et une scène de drague laborieuse aux abords de l’établissement. Le regard de Brac se fait en ce sens le relais de celui de la psychologue scolaire, qui les interroge patiemment au milieu du film – ce sera d’ailleurs l’unique adulte à être cadrée de la même manière que les élèves du lycée, avec le visage en gros plan lors d’un champ-contrechamp. Quand elles ne prêtent pas à sourire, les autres figures d’autorité sont tout bonnement ignorées (cf. le professeur de Physique-chimie parlant dans le vide) ou perdent leur ascendant symbolique, comme lorsque les filles observent, amusées, les discussions futiles de leurs enseignantes autour d’un café. « Mais, en fait, ils ont un peu une vie, genre, comme nous », note à ce moment Ornella, alors qu’en un raccord, le rire des adultes s’est propagé du côté des adolescentes : abolissant une frontière symbolique entre les âges, le montage dessine à cet instant la prise de conscience qu’il n’existe au fond aucune différence entre les jeunes et les vieux – comme si Irina et ses copines avaient fait leur premier pas vers l’âge adulte.
La saison des amitiés sincères
« En fait », « un peu », « genre » : plus qu’un détail assurant la vraisemblance du documentaire, le lexique de l’adolescence est ici le garant d’une quête de sincérité dans l’expression de sa propre pensée. La beauté du film tient précisément à cette manière de capter ces propos en les chargeant d’une profondeur et d’une gravité que le cadre coercitif du lycée semble initialement leur refuser – lorsqu’il apparaît, le proviseur vient d’ailleurs interrompre une discussion entre Linda et Irina, afin de les sommer de se masquer. Or, l’été approchant, les coutures de l’institution scolaire commencent à bâiller, au risque de dévoiler l’artificialité des rapports codifiés entre adultes et adolescents. L’attrait répété de Guillaume Brac pour la saison estivale, depuis Un monde sans femmes, tient peut-être à ce suspens qu’impose le climat oisif du début des vacances, où l’utopie d’un monde dépris des coutumes collectives paraît se dévoiler.
Cette manière de « faire groupe » en se confrontant aux apories du langage constitue l’un des nœuds d’Un pincement au cœur, qui a été réalisé au sein du programme « Que faire ? » initié par le BAL[1]Le BAL est un centre d’art parisien consacré à la vidéo, à la photographie et au cinéma. Depuis 2008, il est doté d’un pôle pédagogique, « La Fabrique du Regard », qui met en contact des artistes et acteurs de la culture avec des jeunes issus des quartiers politiques de la ville. : comme le signale un carton du générique de fin, le portrait des trois adolescentes visait d’abord à donner « la parole aux jeunes de 14 à 20 ans », afin de « faire advenir en images l’action collective ». Pas sûr toutefois que Brac relève pleinement le défi qu’il s’est imposé : s’il s’avère certes inspiré quand il s’attarde sur les visages pensifs des interprètes, sa mise en scène s’avère plus approximative lorsqu’il s’agit d’inscrire ces corps à l’intérieur d’un écosystème social, qu’il s’agisse du lycée ou de la ville entière. D’Hénin-Beaumont, le documentaire ne donnera finalement presque rien à voir (trois rues, la campagne alentour, un appartement vide), car le cinéaste préférera filmer les non-lieux où se lovent les jeunes filles – cages d’escalier, bancs du lycée –, envisagés comme autant de cocons protecteurs. De manière finalement assez systématique, l’écriture oppose des cadres serrés propices aux dialogues et des plans larges très composés. Ces derniers confinent souvent à l’anecdotique (Linda joue au badminton, Irina fait un footing), car ils ne cherchent pas à restituer autre chose qu’une atmosphère, en donnant à entendre l’ambiance sonore des différents lieux traversés par les personnages. Le brouhaha des couloirs et le silence de la nature finissent alors par acquérir la même valeur que la jolie mélodie au piano qui enrobe les scènes de classe : celle d’une petite musique qui vise à produire, non sans une forme de volontarisme, une suspension poétique. Moments anodins (un groupe de garçons jouant aux échecs) et décors évidés (le vent agitant les feuilles, une fenêtre sous la pluie) font alors figure d’inutiles intermèdes lyriques, au sein d’un ensemble qui aurait trouvé davantage de cohérence à s’en tenir au pur enregistrement de la parole. L’indéniable petit « charme » d’Un pincement au cœur repose en ce sens sur la logique piégeuse du conte d’été, où le spectacle de l’indolence finit par côtoyer une forme d’imprécision. Par sa durée (moins de 40 minutes) et son sujet, le film témoigne ainsi de la modestie assumée de Brac, qui constitue à la fois sa force, mais aussi sa principale limite.