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Viendra le feu

Viendra le feu

de Óliver Laxe

Viendra le feu

de Óliver Laxe

Le feu sous la brume


Le feu sous la brume

« Tu n’as pas besoin de comprendre les paroles pour aimer la musique » : c’est ce que rétorque une vétérinaire à Amador, fermier qui vient de sortir de prison pour incendie volontaire, alors que retentit Suzanne de Leonard Cohen dans l’autoradio d’un pick-up. La réplique, qui précise de manière un peu appuyée l’objet du film, clôt toutefois moins la conversation qu’elle n’ouvre sur un plan lumineux et magnifique où la voix de Cohen se mêle aux images de la vache que transporte le véhicule, vache dont l’œil absorbe les reflets mouvants du crépuscule. Une pure vision qui bouleverse un peu, sans que l’on sache exactement pourquoi, sans donc que « l’on comprenne les paroles », mais qui n’en relève pas moins d’une accumulation (l’œil mouillé de l’animal, la beauté mélancolique de la chanson, le déplacement de la voiture, la splendeur de la lumière du soleil déclinant) comme vecteur d’une suspension et par là d’une émotion. Cette émotion repose aussi sur un secret, logé dans la structure même du film, qui creuse un espace singulier entre la chronique paysanne, le documentaire et l’errance contemplative (pas très éloignée du cinéma de Lisandro Alonso). Sous la brume et la fumée qui envahissent la forêt, un feu couve à l’abri du regard d’autrui, derrière le visage fermé d’Amador, homme taiseux et un peu rentré en lui-même, dont on apprend rapidement qu’il a, pour une raison que l’on ignore, commis il y a quelques années un acte pyromane.

Dans les plis des tâches quotidiennes, Laxe pointe la résilience d’une folie en sommeil – des petites braises qu’Amador attise, une cigarette qu’il allume, une source qu’il débouche –, sans toutefois que l’intérêt du film ne se porte exactement là. Bien plutôt, l’écriture procède d’un flottement d’où surgit une série d’images embrasées, qui semble comme objectiver le mystère intérieur du personnage. Toute la nature galicienne, somptueusement photographiée, devient dès lors l’écrin d’un feu intérieur, dans une recherche plastique qui à la fois impressionne et fait regretter que le film entretienne un brin trop artificiellement le brasier de son mystère. Car le flottement est autant la condition des flamboyances lumineuses qu’une entrave à la profondeur de ce qui anime les images, profondeur encore un peu trop théorique et donnée comme telle. Reste que Laxe vient avec ce troisième film de promettre beaucoup pour l’avenir. Prenons donc rendez-vous.

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