• No Country for Old Men

  • États-Unis
  • -
  • 2007
  • Réalisation : Joel Coen, Ethan Coen
  • Scénario : Joel Coen, Ethan Coen
  • d'après : le roman Non, ce pays n'est pas pour le vieil homme
  • de : Cormac McCarthy
  • Image : Roger Deakins
  • Costumes : Mary Zophres
  • Son : Greg Orloff, Craig Berkey, Peter F. Kurland
  • Montage : Joel et Ethan Coen alias Roderick Jaynes
  • Musique : Carter Burwell
  • Producteur(s) : Scott Rudin, Joel Coen, Ethan Coen
  • Production : Scott Rudin Productions, Paramount Classics, Miramax Films
  • Interprétation : Tommy Lee Jones (Bell), Javier Bardem (Anton), Josh Brolin (Llewelyn), Woody Harrelson (Carson Wells), Kelly Macdonald (Carla Jean)
  • Distributeur : Paramount Pictures France
  • Durée : 2h02
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No Country for Old Men

réalisé par Joel Coen, Ethan Coen

S’étant essayé à la comédie sympathique avec Intolérable cruauté et Ladykillers, les frères Coen penchent plutôt vers l’époque Fargo pour leur dernier film. Oublié du palmarès de Cannes, il commence à rafler les prix aux Golden Globes en attendant les Oscars. Comme son titre l’indique, No Country for Old Men étudie au travers de Bell, un vieux shérif un peu dépassé, le changement du regard et des méthodes face à une violence de plus en plus sanglante. Génial d’absurde, c’est une des grandes découvertes de ce début d’année.

Y a-t-il de la nostalgie dans le dernier film des frères Coen pour « the old time », celui des westerns classiques -déjà « amochés » en 2005 dans Trois enterrements, le film de Tommy Lee Jones, acteur épatant ici-, des barouds d’honneur et des combats loyaux ? Point du tout. Le désert de leur pays est sauvage, monté, déjà reconstruit, empli d’une violence incroyable produite par l’homme. Sans visage, il ne contient qu’une route, métaphorique évidemment dans la narration, elle-même extrêmement particulière. Mais là où le tandem de choc fait mouche -rappelons que les Coen scénarisent, montent, mettent en scène, sont présents donc à chaque étape de la construction du film- c’est dans la retranscription d’une violence crue, brute, presque banale tant la caméra se fait douce sans être distante, descriptive sans être moraliste. Ce sont quasiment en anthropologues qu’ils officient. Il ne s’agit donc pas d’esthétiser la violence, de pousser des cris d’orfraies devant elle, mais de la rendre vivante, et de la rendre ainsi humaine et terrifiante, sans l’affubler du déterminisme dont Cronenberg s’était fait le chantre au travers de son History of Violence. Elle ne se transmet pas ici, elle s’apprivoise ou se développe.

C’est donc par la violence que l’histoire naît, comme le moteur de toute action humaine. Le décor premier est planté dans le réel : à la frontière entre le Texas et le Mexique, lieu de passage rêvé des trafiquants de drogue, Llewelyn Moss découvre quelques cadavres et prend une mallette pleine de billets verts sans comprendre ce qui s’est réellement passé. Naïf qu’il est, il n’a pas pu prévoir qu’un tueur sans vergogne, Anton Chigurh, va vouloir récupérer son argent, et ce sans faire très attention au nombre de cadavres qu’il laissera derrière lui. Au milieu des fuyards, un vieux shérif, Bell, va tenter d’inverser le destin. Mais les compétences humaines ne peuvent empêcher l’escalade de la violence, fondée sur la certitude naturelle d’Anton et de Llewelyn, celle de survivre, et la volonté de réussir. D’un point de vue narratif, l’origine scénaristique est classique : un événement provoque une avalanche de « catastrophes ». Mais les frères Coen ne sont pas des amoureux du linéaire, et cassent systématiquement le récit ou le polar par des séquences de présentation tantôt hilarantes, tantôt effrayantes.

Les trois destins (le tueur, le fuyard et le redresseur de torts) ne font qu’un : c’est la trajectoire de ceux qui sont confrontés au mal et persuadés qu’ils vont pouvoir le dépasser ou s’en accommoder. Utilisant des moyens extraordinaires, ils ont oublié que le mal est banal, qu’il ne se présente ni sur un tank, ni sur un cheval noir, mais dans des vêtements froissés et derrière la mèche d’un quidam -sous les traits du remarquable et scandaleux Javier Bardem- que l’on prendrait pour un simple marginal sans passé ni avenir si on ne l’avait pas vu trucidant toutes sortes de concitoyens. Les frères Coen s’attachent de plus à prendre les espaces quotidiens de l’Américain moyen (le motel, la station-service, la pharmacie) pour faire éclater l’horreur, filmant toujours les meurtres ou les cadavres comme des résultats logiques d’une humanité triomphante. Ici, la caméra s’approche lentement d’un visage serein derrière lequel fourmille l’instinct de meurtre ; là, le désert est balayé comme une étendue propice au panorama fordien, et la caméra s’arrête sur un corps. Simple, froid, efficace et sans retenue ou tergiversation. On retrouve dans cette représentation de l’instinct le plaisir que prend la fratrie hollywoodienne à rattacher l’homme à la nature, à la loi du plus fort.

Dans cette chasse à l’homme, parfois haletante cependant -il faut noter les remarquables scènes de confrontation entre protagonistes, jamais prévisibles, toujours portées sur l’insolite- la brutalité n’est donc pas une fin esthétique mais bien un fait à montrer. La montée des tensions et des rythmes n’est jamais artificielle : on ne fait pas monter la sauce jusqu’au morceau de bravoure chez les Coen, on ne s’apitoie jamais sur un crime ou une larme, on les regarde avec l’humour atrabilaire des fabulistes. La morale de l’histoire ? Elle n’est pas vraiment discernable dans un monde où les règles et les intelligences n’arrêtent pas ce que le destin a enclenché. Il n’existe pas clairement de calcul, ni des personnages ni des réalisateurs, mais plutôt une vague sensation tragique, une impression de reconstitution moderne et dérangeante du road-movie. Simplicité ne rime cependant pas ici avec réalisme : les Coen s’offrent quelques plans somptueux de reflets, de coupures du cadre, de déchirements stricto sensu des personnages dans une ombre -il est rare que les réalisateur s’offrent ainsi plusieurs noirs quasi complets dans un film- ou une arrière-plan. Auréolés dans plusieurs festivals pour leur scénario, les frères Coen, ne l’oublions pas, sont de grands réalisateurs.

Le visage de l’Amérique montré ici est bien curieux, vitriolé, bien moins lénifiant que dans le très bôôôô Into the Wild : comme Anton, c’est un pays déterminé, loin de la folie, mais prêt à toutes sortes de compromission avec l’enfer pour arriver à ses fins. « Tu n’as pas à faire cela » dit la femme de Llewelyn Moss à Anton à la fin du film. C’est justement parce que la violence est un choix, parce qu’elle résulte d’une logique toute pratique, qu’elle est atrocement humaine et compréhensible. Au-delà des problèmes sociaux que le scénario développe -la frontière entre le Mexique et les États-Unis, limite symbolique aussi entre moralité et abandon des valeurs humanistes, représentée par le cacique Texan Tommy Lee Jones- No Country for Old Men est avant tout une fable, à cela près que le film ne donne ni solution ni leçon. Dans une Amérique au murs vieillis, aux déserts sales, aux villes anonymes, les frères Coen retrouvent tout le piquant d’une réflexion qui tranche avec les productions anti-Bush à la Redford qui oublient que la dénonciation et la démonstration vont de pair avec la construction visuelle et scénaristique d’un film, et que la force intellectuelle d’une œuvre est aussi donnée par son originalité de ton. Pas de discours sur l’Irak chez les Coen, mais un très grand brûlot sur la déchéance de l’humain, de ce vieil homme qui pensait pouvoir attraper les méchants simplement parce qu’il représente le Bien. C’est raté pour le vieil homme, mais très réussi pour les Coen.