Accueil > Actualité ciné > Critique > Tom à la ferme mardi 15 avril 2014

Critique Tom à la ferme

Un fermier nommé désir, par Nicolas Maille

Tom à la ferme

réalisé par Xavier Dolan

Tom, un jeune publicitaire qui vient de perdre son amant, part à la rencontre de la famille du défunt qui vit dans une ferme isolée. Si la mère ne semble pas au fait de la nature de la relation qui unissait Tom et son fils, Francis, le frère, semble beaucoup plus suspicieux. Petit à petit, Francis devient le bourreau de Tom. Il le maltraite et le séquestre dans un jeu ambigu d’attraction et de répulsion. Tom se laisse faire, il semble même y trouver du plaisir comme dans une relecture moderne du syndrome de Stockholm.

En finir avec Tom

Il peut paraître étonnant de parler de tournant dans la carrière d’un cinéaste quand celui-ci n’a que vingt cinq ans. Et pourtant, avec Tom à la ferme, Xavier Dolan cherche bien à marquer une rupture avec ses premiers films. Délaissant les questionnements d’amoureux imaginaires ainsi que l’approche plutôt naturaliste d’un Laurence Anyways, Tom à la ferme se veut un vrai film de genre, dans la veine, dixit Dolan, du Silence des agneaux. C’est aussi, pour le cinéaste, le premier film réalisé à partir d’un scénario non original. Tom à la ferme est, en effet, adapté d’une pièce de théâtre de Michel Marc Bouchard (auteur reconnu au Québec), pièce que Xavier Dolan avait découverte sur scène quelques années auparavant et qui s’est également montée au festival d’Avignon l’été dernier. On voit très bien ce qui a pu le séduire dans ce texte où il est question d’homophobie, de différences sociales, de mensonges et de perversité.. Pour hasard, le film sort aussi sur nos écrans alors qu’un succès littéraire fait beaucoup parler de lui, En finir avec Eddie Bellegueule du jeune Édouard Louis, où l’homosexualité est mise en perspective à la lueur des luttes de classes. Tom à la ferme le fait aussi à sa manière en confrontant l’homo des villes et l’hétéro des champs sous fond, comme chez Édouard Louis, de sadomasochisme.

Mauvais genre

Le texte de Bouchard était fort, complexe et plutôt explicite. Dolan, au contraire, prend le parti de laisser beaucoup d’éléments en hors-champ, de ne pas trop en dire sur la nature des relations entre Tom et Francis et de tirer complètement son film vers le thriller psychologique. C’est ce qui fait les limites de cette lecture de Tom à la ferme. Car ce qui semble préoccuper Dolan, c’est avant tout d’installer une ambiance et de montrer qu’il est capable d’amener son cinéma vers de nouveaux terrains, au risque de désincarner ses personnages. Le ton est donné dès la première scène : une voiture qui roule à vive allure au milieu des champs, avec en fond sonore la chanson « Les Moulins de mon cœur » chantée a cappella. C’est là que Tom nous apparaît, en pleine crise de nerfs, lui qui semble venu d’une autre époque avec son look vintage, à mi-chemin entre la rock-star des années 1980 et le personnage du Joker revisité par Heath Ledger. Dolan laisse planer le mystère sur le personnage qu’il interprète. Il distillera petit à petit ses informations. Il en fera de même avec les autres protagonistes : la mère (admirablement interprétée par Lise Roy qui avait créé le rôle sur scène) et surtout le frère (Pierre-Yves Cardinal) qui n’est d’abord qu’une présence physique tout en muscles avant d’exercer son pouvoir diabolique sur Tom. Les références cinéphiles (à peine déguisées) sont également nombreuses et, en bon élève, Dolan se place dans la filiation des maîtres du genre. On pense à Hitchcock (Psychose, La Mort aux trousses), à Misery, aux films de Brian De Palma ou encore à Shining de Kubrick.

Ego trip

À trop vouloir marquer son nouveau territoire cinématographique, Dolan loupe le coche de la sincérité. L’intensité qu’il s’applique à véhiculer finit par faire toc. C’est d’autant plus dommage que le réalisateur n’a plus rien à prouver stylistiquement parlant et est encore capable de nous surprendre par sa maîtrise de la mise en scène. Il faut lui reconnaître, notamment, un vrai talent pour appréhender les espaces et générer un climat claustrophobe. À la manière d’un Fassbinder, il ouvre ses profondeurs de champ pour mieux les refermer par des effets de sur-cadrages, jusqu’à jouer d’effets de resserrement d’image chaque fois que Tom manque de se faire maltraiter par Francis. Une autre scène remarquable : ce tango mené entre la victime et son bourreau dans une étable à la géométrie parfaitement étudiée où le trouble se mêle aux aveux dans des allers-retours entre rapprochements et révélation de l’arrière-plan.

Avec Tom à la ferme, Xavier Dolan était à deux doigts de faire un grand film sur l’homophobie en campagne, de réaliser aussi l’œuvre charnière qui aurait emmené son cinéma vers des terrains plus adultes. Il n’était pas loin d’un Almodóvar qui s’est aussi exercé au film noir (En chair et en os, La Mauvaise Éducation) avec une totale conscience de ses effets stylistiques (c’est surtout vrai dans La Piel que Habito) mais sans pour autant renier son univers ni ses obsessions. Dolan est brillant mais il a sûrement agi par péché d’orgueil. Après la trêve Laurence Anyways, il se redonne le premier rôle et montre une certaine complaisance à se filmer (la séquence en flashback du karaoké en est le meilleur exemple). À défaut de tout recul et comme s’il voulait mettre en sourdine le fond véritable de l’histoire pour mieux séduire le public, les rebondissements sonnent faux (les révélations du barman) et les personnages, délibérément vidés de psychologie, semblent complètement instrumentalisés. Seul instant réellement incarné, le pétage de plombs de la mère (qui rappelle une scène similaire de Laurence Anyways) où tout ce que le film semble avoir refoulé jusque-là nous surgit soudainement à la figure. En somme, si Tom à la ferme laisse un goût d’amertume, c’est qu’il joue avec notre frustration de voir une œuvre qui sert avant tout de faire-valoir à son réalisateur.

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