Dans un flashback consacré à l’enfance de Lucius (Paul Mescal), le héros de Gladiator II, des jeunes Romains jouent au ballon sur un terrain de football au pied des pyramides. Qu’on se le dise : Ridley Scott se fiche de l’Histoire et des mythes, ainsi que de celles et ceux qui y attachent une quelconque importance – « Get a life ! », rétorquait-il aux « fact-checkers » de son Napoléon. La vulgarité et la désinvolture avec lesquelles il aborde à présent ses productions historiques illustrent le stade terminal dans lequel se trouve désormais son cinéma. Rompant avec le sérieux du premier volet, Gladiator II semble s’amuser de son imaginaire pompeux pour mieux capitaliser sur l’idée d’une Rome décadente, avec l’appui d’une mise en scène ouvertement grotesque.
Cette suite se présente en vérité sans raison d’être apparente, au point de forcer la filiation avec le film d’origine, d’abord par un twist narratif : Lucius (le jeune fils de Lucilia dans Gladiator) serait en vérité le rejeton caché de Maximus, mais aussi son fils spirituel (et musculaire). Son épopée s’inscrit dans les pas de son aïeul, d’une perte tragique aux confins de l’Empire à une revanche orchestrée sous la forme d’un spectacle violent au sein du Colisée – le sort de Rome étant inextricablement lié à ce qui se joue dans ce théâtre du divertissement. Scott file la métaphore : Rome, c’est l’Amérique, le Colisée Hollywood et le cynique promoteur de combat Macrinus (Denzel Washington), qui contrôle deux jeunes empereurs décadents, apparaît comme un champion du néolibéralisme avant l’heure ; c’est l’homme le plus riche (donc le plus fort) qui détient réellement le pouvoir. Le film digère de la sorte les mécanismes et les images de son modèle (dont certaines sont directement injectées à tort et à travers dans le montage) pour mieux les régurgiter dans une enveloppe plus outrancière et criarde. Paul Mescal reprend ainsi à son compte les contours virils du personnage incarné par Russel Crowe (ses mantras et sa stature) et en offre une mouture étrangement pataude : de Maximus ne semble subsister en lui qu’une icône de salle de sport, dont on célèbre l’abnégation à l’exercice du rameur.
La dramaturgie sportive (de matchs en matchs), qui faisait le sel de Gladiator, tourne ici à la surenchère dévitalisée. L’empereur écervelé philosophe d’ailleurs à juste titre sur ce qui innerve le désir des spectateurs : « Je suis un réceptacle », hurle-t-il en tribune, « remplissez-moi de scènes de vengeance. » Scott cherche, de fait, à nous gaver. Les rounds qu’il orchestre misent sur des enjeux toujours plus spectaculaires et violents (des animaux numériques et enragés, une bataille navale dans l’arène ou une mère esseulée à défendre), mais sont toutefois survolés par une mise en scène monotone et illisible (multipliant les plans serrés et les raccords dans l’axe) qui les ramène au seul rang de profession de foi : « Spectaculaire et violent », nous assène-t-on. La promesse restera toutefois lettre morte, les élans épiques et les trouées gores étant escamotés par la vélocité excessive du montage. Que le cinéaste soit animé d’un profond dégoût pour l’Occident et pour le spectacle qu’il contribue lui-même à orchestrer est une chose, mais le manque d’inspiration et de maîtrise en est une autre : Gladiator II est surtout un film aussi laid que brouillon, ni fait, ni à faire.