Hanezu, l’esprit des montagnes
Hanezu, l’esprit des montagnes
    • Hanezu, l’esprit des montagnes
    • (Hanezu no Tsuki)
    • Japon
    •  - 
    • 2011
  • Réalisation : Naomi Kawase
  • Scénario : Naomi Kawase
  • d'après : un roman
  • de : Masako Bando
  • Image : Naomi Kawase
  • Son : Hiroki Ito
  • Montage : Naomi Kawase, Yûsuke Kaneko, Tina Baz
  • Musique : Hasiken
  • Production : Kumie Inc., Kashihara – Association Régionale Takaichi
  • Interprétation : Tôta Komizu (Takumi), Hako Oshima (Kayoko), Tetsuya Akikawa (Tetsuya), Taiga Komizu (la mère de Takumi), Norio Nishikawa (le père de Takumi), Miyako Yamaguchi (la mère de Kayoko)
  • Distributeur : UFO Distribution
  • Date de sortie : 1 février 2012
  • Durée : 1h31
  • voir la bande annonce

Hanezu, l’esprit des montagnes

Hanezu no Tsuki

réalisé par Naomi Kawase

Décrié à Cannes, le nouveau film de Naomi Kawase souffre en effet de quelques maladresses, ce qui n’affecte en rien ses grandes qualités. La cinéaste prend des risques louables en s’aventurant dans une narration complexe, fusionnant passé, présent et espace-temps mythologique. Elle semble surtout s’interroger sur l’évolution de son travail, d’où l’aspect parfois brouillon de sa mise en scène.

Naomi Kawase est souvent prise à la légère par une partie de la critique, hermétique à son style fortement ancré dans la culture nippone. Si la cinéaste est tout de même estimée, ses œuvres semblent plutôt considérées comme de sympathiques tableaux japonais, un peu vains et exotiques, à la beauté purement esthétique. Le travail filmique de Kawase demeure pourtant infiniment estimable, voire très souvent admirable sur le fond et la forme. Cette réalisatrice n’a de cesse de livrer un cinéma du « je » fragile, qui tend à devenir universel grâce à des sujets profondément attachés à l’humain (la perte ou la naissance d’un enfant ; l’absence d’un père). Son œuvre, très autobiographique, prolongement sur l’écran de sa vie privée, disserte également sur la culture japonaise, notamment sur son lien fondamental entre l’homme et la nature. Ses films de fiction peuvent pourtant apparaître opaques, car ils nécessitent la connaissance du travail documentaire passionnant de la cinéaste, élément essentiel pour aborder avec les codes nécessaires des œuvres comme Suzaku, Hotaru, Shara ou encore La forêt de Mogari.

Dans Hanezu, particulièrement méprisé par une frange de la critique au festival de Cannes 2011, le résumant injustement à une « japoniaiserie » incompréhensible, Kawase décrit la fragilité de l’amour et du couple : elle s’intéresse à l’histoire de Takumi, une jeune femme hésitant entre la tranquillité de Tetsuya, son mari, et la passion de Kayoko, son amant, un sculpteur qui l’ouvre au monde et à la nature. Loin du navet évoqué par un certain nombre de festivaliers très occidentalocentristes, Hanezu est fondé avec intelligence sur un poème du Manyoshu, la première anthologie de poésie japonaise (compilée au VIIIe siècle), qui parle de trois montagnes, symbolisant une bataille entre deux hommes pour le cœur d’une femme. Ce texte, qui fait interagir plusieurs générations, mêle le présent, le passé et un temps mythologique. Cette structure est représentée dans le film par le trio amoureux malheureux, leurs grands-parents et des fantômes établissant un lien entre la période d’écriture du poème et aujourd’hui. Il en résulte un ensemble complexe, alliant mythes très anciens et modernité, construit sur plusieurs strates temporelles qui s’emboîtent naturellement grâce à une voix off citant les vers ancestraux sur les images du déchirement sentimental de Takumi, Tetsuya et Kayoko.

Kawase semble montrer l’aspect fugace et fragile de la vie, s’intégrant dans une nature millénaire et immuable, véritable recueil de notre humanité, qui observe depuis des lustres les mêmes gestes, les mêmes sentiments et les mêmes histoires d’amours contrariés. Le film commence d’ailleurs de façon quasi-documentaire avec des plans d’un site archéologique qui symbolisent d’emblée la pertinence du sujet de Kawase : l’incorporation dans le présent de la somme des expériences passées, ce qui peut être comparé au concept d’inconscient collectif de Jung, avec des contenus universels, non individuels, apparaissant régulièrement dans l’histoire de l’homme. Comme il y a 1000 ans, l’histoire se répète avec trois personnages assimilés aux montagnes du poème, sortes d’archétypes jungiens, présents dans l’inconscient des protagonistes. Toutefois, l’inconnu existe toujours, chaque récit personnel ayant ses nuances comme le démontre le final du métrage. Par ce récit, il y a aussi la volonté affirmée de Kawase de ne pas oublier les traditions et les éléments fondamentaux de la culture japonaise au sein d’une modernité nippone profondément aliénante.

La nature prend alors une place encore plus imposante que dans les précédentes œuvres de la cinéaste avec la figure primordiale de la main : la caméra s’attarde constamment sur la main-outil, qui travaille la terre et ses fruits. Elle est le lien essentiel entre la nature et l’humain, cette figure étant renforcée par la présence de Kayoko, sculpteur, apportant une part de liberté à Takumi, grâce à son rapport étroit avec la pierre et les arbres. Comme souvent chez Kawase, il y a cette envie de méduser les éléments naturels, de les fixer avec sa caméra pour mieux signifier la cohabitation du passé immuable et du présent dans l’instant du tournage et des plans. Elle cherche surtout à nous intégrer pleinement dans cette nature, en signifiant que nous n’en sommes qu’une infime partie.

Mais, malgré la beauté de la mise en scène, toujours aussi gracieuse, fruit d’un mélange entre fiction et style documentaire, magnifiée par une caméra tremblante d’émotion, la symbolique utilisée par Naomi Kawase s’avère trop appuyée, à l’image de Takumi, comparée trop simplement à un oiseau en cage. Prisonnière du lieu de résidence conjugal, elle prend son envol dans les séquences avec son amant : si le quotidien apparaît morne, ce qui est signifié par des teintes sombres et des espaces clos, les séquences avec Kayoko baignent dans des tons chaleureux et lumineux avec des oiseaux libres et chantants sous un soleil radieux. Kawase nous avait habitués à beaucoup plus de finesses et de nuances. Hanezu demeure un film complexe et fragile, notamment par sa narration, parfois chaotique, et l’aspect abstrait de ses personnages, souvent perdus au milieu de séquences chargées de métaphores. La longueur lancinante de ses plans délivre beaucoup moins de sens et d’émotions que les œuvres précédentes de la nippone, ce qui démontre, peut-être, la nécessité pour la cinéaste de trouver un second souffle et de nouvelles formes d’expressions filmiques pour disserter sur ces sujets profondément intimes. On sent qu’elle cherche ici la meilleure voie pour développer ses thèmes, Hanezu apparaissant comme une transition vers des œuvres davantage symboliques, aux notes abstraites et fantastiques, marquées par un shintoïsme poétique. Bien qu’imparfait, ce film estimable semble être une nouvelle étape vers un cinéma de recherche que l’on espère encore plus passionnant.

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