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La Pie voleuse

La Pie voleuse

de Robert Guédiguian

  • La Pie voleuse

  • France2024
  • Réalisation : Robert Guédiguian
  • Scénario : Robert Guédiguian, Serge Valletti
  • Image : Pierre Milon
  • Décors : David Vinez
  • Costumes : Anne-Marie Giacalone
  • Son : Laurent Lafran, Jean-Marc Schick, Bruno Reiland
  • Montage : Bernard Sasia
  • Musique : Michel Petrossian
  • Producteur(s) : Marc Bordure, Robert Guédiguian
  • Production : Agat Films
  • Interprétation : Ariane Ascaride (Maria), Jean-Pierre Darroussin (M. Moreau), Gérard Meylan (Bruno), Grégoire Leprince-Ringuet (Laurent), Marilou Aussilloux (Jennifer)...
  • Distributeur : Diaphane
  • Date de sortie : 29 janvier 2025
  • Durée : 1h41

La Pie voleuse

de Robert Guédiguian

Les pies amoureuses


Les pies amoureuses

Pour savoir si l’on aime ou non La Pie voleuse, il faut statuer sur une étonnante séquence de coup de foudre qui, à la moitié du récit, fait basculer le conte moral vers le drame sentimental. Laurent, agent immobilier irascible interprété par Grégoire Leprince-Ringuet, tombe soudainement amoureux de Jennifer (Marilou Aussilloux), fille de l’auxiliaire de vie (Ariane Ascaride) qui vole son père (Jean-Pierre Darroussin). Devant cette scène où la femme le supplie, les larmes aux yeux, de ne pas porter plainte, ce qui paraît le plus aberrant n’est pas l’idée d’une passion aussi fulgurante qu’inexpliquée, mais plutôt le fait qu’elle soit immédiatement partagée et concrétisée par un baiser. Ce n’est que la deuxième fois que les personnages se voient, et la première interaction, houleuse, n’avait duré qu’une poignée de minutes. Pour faire passer ce coup de force scénaristique digne d’un roman Harlequin, Guédiguian s’en remet à la mise en scène, en faisant montre ici d’une précision qui tranche un peu avec le style « élégant et simple » du film, pour paraphraser l’indication d’une partition servant de toile de fond au générique de fin. Jennifer s’est retournée pour pleurer et fait désormais face à la caméra (qui cadre son visage en gros plan). Dans le flou de l’arrière-plan s’approche alors Laurent, qui pose délicatement sa main sur l’épaule de la jeune femme. S’ensuit une chorégraphie complexe, où les changements d’axe accompagnent autant l’évolution des émotions que les mouvements des personnages (un pas en avant, un geste de recul, des larmes que l’on essuie, un regard qui se dérobe, etc.). Il y a sans doute une part d’imaginaire masculin daté derrière ce retournement de situation (on peut d’abord penser que Laurent abuse de la situation de faiblesse de Jennifer), mais la sophistication de ce ballet amoureux suspend la question de la crédulité du geste. Les comédiens, d’une grande dextérité, parviennent d’ailleurs très bien à passer de la stupeur à la passion, notamment Marilou Aussilloux, nouvelle recrue du système Guédiguian, que le cinéaste filme comme une apparition lorsqu’elle surgit par la porte de la petite agence immobilière.

Si cette scène méritait à elle seule un paragraphe, c’est aussi parce qu’elle infuse tout le film d’une impression de sérénité. À la question posée par le scénario (est-il juste de voler quelqu’un qui n’a pas de souci financier pour pouvoir payer des leçons de piano à son petit-fils ?), le cinéaste marxiste répond sans ambages : « oui ». Maria, la mère de Jennifer, peut tout à la fois dérober de l’argent aux « petits vieux » dont elle s’occupe et les aimer sincèrement. Ce n’est donc pas un film de lutte, comme Et la fête continue !, le précédent Guédiguian (assez peu inspiré), mais un film à thèse, qui s’inscrit dans un imaginaire rappelant Victor Hugo, dont le poème « Les Pauvres gens » est d’ailleurs cité par le personnage de Darroussin face à un policier, dans une séquence pour le coup un peu soulignée. Jusqu’à l’ultime sourire béat d’Ariane Ascaride, le récit se déploie sobrement à travers des plans fixes, baigné par le soleil marseillais. Il y a bien quelques automatismes et facilités, mais ce petit théâtre quasi dénué de drame parvient peu à peu à sortir de sa formule ronronnante pour atteindre une forme de sagesse tranquille. La beauté de La Pie voleuse, film moins révolutionnaire que proprement utopique, tient tout entière dans ce romantisme teinté de candeur.

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