Un mois à peine après Presence, Steven Soderbergh retrouve déjà le chemin des écrans. The Insider (traduction « française » improbable : Black Bag est son titre original) voudrait renouer avec l’esprit léger de la trilogie Ocean. L’intrigue, concoctée par David Koepp (comme celle de Presence), est celle d’un film d’espionnage on ne peut plus classique. Un agent secret (Michael Fassbender) soupçonne sa femme (Cate Blanchett), elle-même espionne, d’être un agent double à la solde d’un pays ennemi. S’ensuivent enquête paranoïaque, soupçons étendus à l’entourage du couple, retournements de situation, le tout dans un monde d’apparats où le mensonge règne.
La mécanique est certes éculée, mais le plaisir que prennent les comédiens à participer à ce petit théâtre est communicatif. Si Michael Fassbender reproduit presque à l’identique la partition glacée et monomaniaque de The Killer (sa garde-robe est toutefois ici plus raffinée), Cate Blanchett apporte une touche féline et duplice qui va parfaitement à la charmante désinvolture de cette série B assumée. Soderbergh peut en outre compter sur une troupe de seconds rôles très impliqués, en particulier Marisa Abela, dont les sourires faussement crispés et les colères inattendues tranchent souvent avec le programme un peu figé du film. C’est sur ces talents que tient la meilleure scène, située au début. Le couple invite des amis à dîner et le mari, dans l’espoir de découvrir qui est la vraie taupe, leur fait consommer une drogue supposée délier leurs langues. Le repas glisse progressivement vers le règlement de comptes conjugal et débridé, que les comédiens interprètent avec une certaine virtuosité burlesque. C’est aussi l’un des rares moments où la mise en scène de Soderbergh se montre plus inspirée. Par un jeu de champ-contrechamp curieux et des choix d’angles inattendus, il orchestre un dérèglement de la situation, comme contaminée par la substance inoculée aux personnages.
Au-delà de la performance de Fassbender, Soderbergh paraît de fait souvent lorgner du côté de David Fincher. Comme dans Gone Girl, la mécanique du thriller cache ici une satire de la conjugalité et de l’ethos bourgeois. Il cherche aussi à emprunter un peu de sa vitesse, à la fois dans les échanges et le montage. La sophistication affichée reste, cela dit, surtout décorative : elle se concentre sur les parures, les costumes, les décors design, etc. Le film finit par tirer à la ligne, suivant sagement une intrigue de plus en plus paresseuse, jusqu’à un twist effarant de désinvolture. Soderbergh souhaiterait visiblement ironiser sur ce monde d’apparences, qui derrière ses petites cachoteries matrimoniales traite tout de même de l’avenir de la planète (en toile de fond, il est question du conflit en Ukraine), mais il le fait avec une inconséquence qui tient plus du laisser-aller que de l’élégance. À force de figurer sagement le clinquant de ce petit monde, il finit par accoucher d’un film d’espionnage qui ne cache rien : une belle vitrine joliment agencée, dans laquelle il n’y a pas grand-chose à voir.