Jia Zhang-ke

à l'occasion de la sortie du film «I Wish I Knew»

À l’occasion de la sortie française de son dernier long-métrage, I Wish I Knew, documentaire présenté en Chine lors de l’exposition universelle de 2010, Jia Zhang-ke raconte comment il a construit son film, et tout ce que cela a apporté au regard qu’il porte sur le pays qu’il ne cesse d’explorer.

Vous faites intervenir 18 personnes qui se remémorent leur passé lié à l’histoire de Shanghai. Comment les avez-vous rencontrées ? J’imagine que vous en avez rencontré davantage, pour quelles raisons avez-vous retenu ces 18 personnes-là ?

D’abord on s’est dit que les personnes les plus âgées qu’on pouvait rencontrer auraient plus de 90 ans et donc qu’elles nous donneraient accès à une période allant des années 1930 à aujourd’hui. On a constitué une équipe de conseillers qui connaissaient bien Shanghai et on s’est dit que les personnes interviewées devaient être représentatives de tout le tissu social de la ville : des révolutionnaires, des industriels, des militaires, des gens de la mafia, des ouvriers, des artistes… Au début, on a fait une liste de 150 personnes environ. Certaines ont refusé d’être interviewées, d’autres sont restées introuvables. Au final on s’est retrouvé avec une liste de 80 personnes. Ils étaient tous shanghaiens mais certains vivaient à Taipei, d’autres à Hong Kong, d’autres à Taïwan. En effet, les Shanghaiens ne se trouvent pas seulement sur les berges de la rivière Huangpu. Shanghai est très liée aux bouleversements de l’histoire contemporaine, il y a eu des mouvements politiques, des guerres, des exils, des retours… Nombreux sont ceux qui sont allés vivre en Asie du Sud-Est, en Thaïlande, aux Philippines, à Hong Kong… J’étais intéressé par les choix des gens en 1949 au moment de la création de la Chine populaire, ceux qui ont suivi le parti nationaliste et sont allés à Taïwan, ceux qui sont restés sur le continent, ceux qui pour d’autres raisons se sont réfugiés à Hong Kong… Voilà pourquoi j’ai aussi choisi des gens qui avaient quitté Shanghai.

Pourquoi ne pas avoir interviewé des historiens, des sociologues, des spécialistes de Shanghai, mais uniquement des gens qui y avaient vécu ?

Là où je pense que je peux être utile, c’est en recueillant directement la parole des gens qui sont liés de près aux événements de l’histoire, en leur faisant raconter l’histoire de la Chine par leurs témoignages. Ce qui m’intéresse n’est pas le résultat des recherches des historiens, des sociologues, mais de confronter le spectateur directement aux récits des gens.

Le spectateur lambda peut manquer de repères dans ce qui est évoqué de l’histoire de la Chine. Lui faites-vous confiance en considérant qu’il la connaît ou voulez-vous lui apprendre des choses ?

Le film transmet moins l’histoire avec un grand H qu’il ne fait part de destinées humaines universelles. Tout le monde peut ressentir combien des événements de l’histoire ont une influence sur l’individu. Quand on écoute les témoignages de ces gens, on se rend compte qu’on aurait pu vivre aussi ce qu’ils ont vécu, ou qu’en tout cas on est constitué de toutes ces destinées. Les événements qui sont racontés auraient pu se passer ailleurs qu’à Shanghai. Une fois que j’ai récolté les témoignages, il y a eu un travail d’écriture de ma part dans la façon dont j’ai agencé tout ça, pour mettre en évidence le fait que je ne fournis pas uniquement des connaissances historiques mais que je propose des vécus, des expériences personnelles.

Comment avez-vous travaillé l’agencement entre les récits et les plans de Shanghai ? Aviez-vous tourné certains de ces derniers au préalable ? Ou aviez-vous besoin des témoignages pour savoir quoi et comment filmer ?

Je n’ai pas fait de travail en amont, je me suis basé sur ce que je percevais des récits et je me suis demandé quel type de lien je pouvais créer entre eux et certains lieux (des lieux publics, des usines, des rues, des routes…). Au montage j’ai fait un travail de construction, mais il n’y avait rien de filmé en amont que j’aie rajouté dans le film.

Vous dites que l’envie de faire ce film est née d’une urgence de comprendre ce que l’histoire officielle de la Chine laissait caché. Qu’est-ce que ces récits ont changé dans le regard que vous portez sur la Chine ?

Les événements principaux de l’histoire, on les connaît plus ou moins tous, donc je n’ai pas appris plus que ce que je savais auparavant. Par contre, j’ai beaucoup appris sur la petite histoire. Par exemple, quand j’entends dire qu’en 1949 des millions de gens ont suivi le Parti Nationaliste pour aller à Taïwan, émotionnellement ça ne me fait pas grand chose. Mais quand j’entends un réalisateur (dont le père était un général important de l’armée nationaliste) raconter que, quand il avait six ans, sa grand mère l’a attaché, lui et ses frères et sœurs, sur le bateau pour ne pas les perdre, sensoriellement ça m’apporte beaucoup plus, et je comprends toute la souffrance que pouvait procurer sur les individus une guerre intestine. C’est cette histoire-là qui compte pour moi.

Vous interviewez des cinéastes, des acteurs, et vous montrez des extraits de film. Cette présence du cinéma était-elle une évidence dès le début ? Pourquoi cela ?

Je n’avais pas ce projet-là dès le départ. Au début, j’avais uniquement l’idée de mettre des extraits de deux films, La Chine|critique du film La Chine – Chung Kuo d’Antonioni et Les Fleurs de Shanghai de Hou Hsiao Hsien. Le premier parce qu’il me donnait accès à des images extrêmement rares du quotidien de la Chine de 1972. Le second parce qu’il fait part d’une façon extrêmement juste de la vie dans les concessions à Shanghai à la fin du XIXe siècle. Au fur et à mesure de l’avancement du travail, je me suis rendu compte qu’avant 1949 Shanghai était le centre culturel de la Chine. Donc si je décidais de faire un portrait des Shanghaiens, je ne pouvais pas faire autrement que de faire aussi des portraits d’artistes. C’est pour ça que j’interviewe par exemple Wei Wei, l’actrice principale du film de Fei Mu, Printemps dans une petite ville, ou Barbara Fei, la fille du réalisateur.

Pourquoi faites-vous intervenir un personnage de fiction, une jeune fille qu’on voit déambuler dans la ville ?

Outre les personnes interviewées, la ville dans sa globalité, dans son histoire, comprend aussi toutes les voix de personnes décédées. Cette actrice est une sorte de fantôme, un esprit venant du passé, qui représente toutes ces voix désormais muettes de gens qui auraient tant d’histoires aussi importantes à raconter que ceux que j’ai pu interviewer.

Ce film est une commande qu’on vous a faite à l’occasion de l’exposition universelle à Shanghai. Quel était le cahier des charges ? Étiez-vous libre ?

Le gouvernement chinois ne me passera jamais commande! Ce film n’est pas un film de commande, c’est nous qui avons demandé à le diffuser lors de l’exposition universelle. Il y a été montré pendant deux mois, 200~000 personnes ont pu le voir dans ce cadre-là.

Quels ont été les retours, du public, de la presse ? Le film est-il sorti en salles en dehors de l’exposition ?

Il a eu une sortie nationale un mois avant l’exposition. L’accueil a été partagé, comme pour chacun de mes films. Il y a les adeptes et ceux qui critiquent.

Les critiques concernent-elles plutôt la forme ou le sujet ?

En général, les gens qui n’aiment pas ne comprennent pas : ils ont l’impression que je montre les côtés les moins séduisants de Shanghai ou de la Chine, alors qu’ils ont envie de voir un joli Shanghai, une jolie Chine. Peut-être que je n’ai pas filmé un Shanghai moderne, mais la beauté de Shanghai, je l’ai filmée.

Vous travaillez une fois de plus avec le compositeur Lim Giong (qui a signé la musique de Useless, Still Life, Dong, The World). Comment se passe votre collaboration ? Lui montrez-vous les images avant qu’il ne compose ? Ou connaît-il suffisamment bien votre travail, votre univers, pour composer de son côté ? Quelle marge de liberté lui laissez-vous ?

Notre travail s’effectue en deux temps. Au moment des repérages, on se promène ensemble dans Shanghai pour ressentir la ville, puis au moment du montage Lim Giong vient voir les rushes pour composer en fonction d’eux.

Vos projets ?

Je vais commencer le tournage d’un film d’art martiaux, mon premier film de genre.

Propos recueillis à Paris le 24 novembre 2010 par Marion Pasquier.
Merci à Mathilde Incerti, Audrey Tazière et Pascal Wei Guinot pour la traduction.