
Dernier projet en date d’un des cinéastes les plus controversés de sa génération, cette adaptation de James Ellroy divise notre rédaction : nouvelle preuve d’un génie encore sous-estimé pour les uns ou exercice de style ampoulé pour les autres ? À vous de vous faire votre avis.
Cinéaste très controversé dans son pays, le brillant De Palma met fin, avec Le Dahlia noir, à la plus longue période d’inactivité de sa carrière. Ces derniers temps, on ne peut pas dire qu’il ait eu beaucoup de projets, lui qui aimerait tant pouvoir travailler à la manière d’un Walsh, Ford, ou Curtiz. Boucler un film et enchaîner sur le suivant ne semble aujourd’hui permis qu’à Steven Spielberg. Pourtant, Le Dahlia noir prouve par bien des aspects que le talent de Brian De Palma est immense et qu’il mérite d’être continuellement réévalué.
Le « Dahlia noir », c’est le surnom que la presse californienne attribua à Elizabeth Short, jeune femme atrocement assassinée à Los Angeles en janvier 1947. James Ellroy, auteur du roman dont le film est l’adaptation, en a créé un mythe, une fiction qui oscille entre la réalité et l’univers sombre et fataliste des films noirs. Bucky « Mr. Ice » Bleichert et Lee « Mr. Fire » Blanchard, deux boxeurs devenus flics, enquêtent sur le meurtre de Mlle Short tout en entretenant une relation triangulaire avec Kay Lake, une ancienne prostituée. L’intrigue est volontairement surchargée, manière d’emmener le spectateur là où il n’a pas l’habitude d’aller. Une seule certitude : tout le monde ment.
Nombreuses sont les scènes où l’on peut déceler l’art du réalisateur de concilier style et propos (chose qui lui est rarement accordée). Lors du match organisé pour vanter les mérites de la police locale qui compte parmi ses employés nos deux boxeurs « Mr. Fire » et « Mr. Ice », ce dernier s’effondre après avoir volontairement baissé sa garde. Deux dents giclent de sa mâchoire. La caméra, au lieu de prendre en compte le vainqueur, enregistre l’effet physique et moral produit par la perte du combat. Nous est montré alors le visage de Bucky, assommé par les flashs des photographes autant que par les coups reçus. Il est comme relié d’avance au dahlia : même gout du risque et du jeu l’ayant conduit à la défiguration, même capacité à être capturé par l’œil public dans les moments les plus douloureux. Ces plans en appellent d’autres : le sourire tailladé du dahlia, les marques formant les initiales BD (Bobby Dewitt) sur le corps de Kay Lake ou encore les traces de sang sur le carrelage de la salle de bain, menant à un trésor/secret. Ce que De Palma propose en images, c’est la déformation du corps par le politique : politique de l’auteur déconstruisant les genres cinématographiques, politique des studios remaniant les films mais surtout politique des systèmes (ici, capitalistes) qui asservissent et brutalisent le corps humain, machine à produire de l’argent. Et ce, en insinuant que l’exploitation d’Elizabeth Short par la presse, la littérature et maintenant le cinéma, est tout ce qu’il y a de plus abject, De Palma sabote son film, comme si sa propre participation l’y obligeait.
Betty Short est bien entendu ici la figure ultime de la perdante. Son corps n’est sujet qu’à être exploité à travers les différents médiums de représentation : film pornographique, audition filmée ou photographies dans les journaux et dossiers d’investigation, sans parler de l’excitation nécrophile qu’en retient Bucky. Le metteur en scène prête d’ailleurs sa voix à l’interlocuteur de Betty Short (bouleversante Mia Kirshner) durant les scènes d’auditions, auto-parodiant sa prétendue misogynie. Il est jubilatoire, pour qui est familier à son intonation, de l’entendre imiter quelque odieux réalisateur (selon ses dires, Otto Preminger est une source possible) et reprendre des idées qu’il avait utilisées dans Hi, Mom ! et Murder a la Mod.
Si la direction d’acteur est très particulière, à la limite de la parodie, certains semblent tout de même avoir capté l’essence des personnages du roman (le romancier James Ellroy adore l’interprétation de Josh Hartnett), d’autres étant davantage des mélanges d’icônes et de stéréotypes associés au genre. Ainsi, Scarlett Joahnnson prend plus de poses que de coutume, le porte-cigarette qu’elle joint à ses lèvres signalant la fragilité de son être prêt à s’évaporer à tout moment.
Quant à Vilmos Zsigmond, le Jack Cardiff hongrois, responsable de la qualité visuelle d’œuvres majeures telles que Délivrance, L’Épouvantail, Le Privé ou Voyage au bout de l’enfer, il est la véritable star du film. Sa maîtrise des mouvements de caméras typiques chez Brian De Palma est ici sublimement exécutée. Les collaborations antérieures des deux hommes (Obsession, Blow Out et Le Bûcher des vanités) laissent ainsi de ravissantes traces : pan circulaire, jump-cut allié au zoom,etc.
Le Dahlia noir est, aux États-Unis, majoritairement moqué et détesté pour des raisons évidentes : Brian De Palma se fout éperdument de ce fameux réalisme psychologique (si sagement exécuté par les scénaristes et les acteurs des années 1970) qui est presque devenu l’unique canon d’appréciation d’un film aujourd’hui. Dans la vision du réalisateur, le cinéma est un monde en soi, un double du réel (d’où l’abondance des reflets, miroirs, split-screens et dédoublements de personnalité dans sa filmographie), dans lequel une image externe peut prendre partiellement le contrôle de son film (L’Homme qui rit de Paul Leni). Il ne faut donc pas s’attendre à une adaptation convenue du roman. Le Dahlia noir est bien plus que cela : il est le témoignage effrayant d’une vie minée par les images, un constat alarmant de la banalisation de la scoptophilie au 21ème siècle.
Donald Devienne
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• Redacted, revu et corrigé, réalisé par Brian De Palma, par Donald Devienne