Accueil > Actualité ciné > Critique > L’Échange mardi 11 novembre 2008

Critique L'Échange

La Cité des enfants perdus, par Fabien Reyre

L’Échange

Changeling

réalisé par Clint Eastwood

En 2008, plus que jamais, la force sereine de Clint Eastwood épate. Après plus de trente ans de carrière, le cinéaste cumule les films (son prochain long-métrage, Gran Torino, sort ce Noël aux États-Unis) tout autant que les louanges de la presse et la reconnaissance de ses pairs. Souvent, le succès public est au rendez-vous : en 2004, Million Dollar Baby dépassait les 100 millions de dollars au box-office américain. En bref, Eastwood est un réalisateur respecté et admiré… Peut-être un peu trop ? En réalité, si le vieux Clint est si passionnant, c’est en partie parce que la qualité de son œuvre varie considérablement d’un film à l’autre, frôlant de temps à autre le consensus (Impitoyable, Sur la route de Madison), hélas pas toujours justifié (Mystic River, Million Dollar Baby). Évolutive et surprenante, la filmographie de Clint Eastwood cinéaste se redécouvre, se discute et interroge constamment le spectateur.

Est-ce une surprise ? L’Échange ne déroge pas à la règle. Sous l’élégance de sa mise en scène, la beauté des décors et costumes et son apparente lenteur, le film cache une rugosité qui ne peut s’accueillir avec tiédeur. Revenant de son diptyque Mémoires de nos pèresLettres d’Iwo Jima (le second surpassant largement le premier), Eastwood renoue en apparence, dès les premiers plans, avec la fausse langueur de Minuit dans le jardin du Bien et du Mal – certainement son film le plus mésestimé, à tort. Inspiré d’une terrifiante histoire vraie, L’Échange commence en 1928, dans la quiétude du quotidien d’une mère de famille célibataire, Christine Collins, et de son jeune fils, Walter. Elle l’accompagne en bus jusqu’à l’école, puis se rend sur son lieu de travail, les télécommunications de Los Angeles, où elle est standardiste en chef. Un jour, Christine part travailler, laissant son fils seul à la maison. À son retour, il a disparu. Malgré son insistance, la Police n’accepte d’entamer les recherches que vingt-quatre heures après sa déposition… Elles aboutiront quelques mois plus tard : alors que Christine semblait avoir perdu tout espoir, le petit garçon est retrouvé. Malmenée par une réputation désastreuse (et justifiée), la Police prévient la presse de ce fantastique coup d’éclat. Mais au moment des retrouvailles, Christine ne reconnaît pas son fils… Le cauchemar ne fait que commencer.

De Sur la route de Madison à Million Dollar Baby, Eastwood a su dresser de très beaux portraits de femmes, et la Christine Collins de L’Échange n’est pas des moindres. Femme indépendante et solide à une époque où la question féministe ne se posait même pas, elle est de bout en bout un roc immuable que rien ne semble pouvoir ébranler, fidèle à sa ligne directrice : retrouver son fils coûte que coûte. C’est de très loin le meilleur du film, souvent écœurant de complaisance, et pourtant miraculeusement juste dans sa peinture d’une mère guidée par une quête de vérité et de justice qui transcende le besoin quasi-animal de retrouver sa progéniture. Le choix d’Angelina Jolie, probablement motivé par des raisons financières, n’en est pas moins judicieux. Avec son physique extra-terrestre, presque anachronique, l’actrice incarne l’héroïne avec un mélange incongru de classicisme hollywoodien et de minimalisme très contemporain. Quoi qu’elle fasse, l’actrice semble déphasée : qu’Eastwood l’ait souhaité ou pas, ce corps étrange fait souvent dérailler le film de la meilleure des façons.

Il faut bien ça pour passer les deux longues heures et vingt et une minutes que compte L’Échange, dont l’un des principaux défauts est de faire systématiquement durer chaque scène – particulièrement les plus dramatiques – deux ou trois secondes de trop. C’est qu’Eastwood semble en telle empathie avec son sujet qu’il en oublie parfois tout recul. C’est une mauvaise habitude chez le cinéaste, qui a une fâcheuse tendance à oublier qu’il n’est jamais meilleur que lorsqu’il réduit ses effets au strict minimum : on préférera cent fois l’impossible − et bouleversant − choix de Meryl Streep à la fin de Sur la route de Madison, au pathos dégoulinant de la mort d’Hilary Swank dans Million Dollar Baby. Dans L’Échange, le chemin de croix de l’héroïne arracherait des larmes aux plus insensibles mais Eastwood, qui depuis Mystic River compose les musiques de ses films, ne peut s’empêcher de surligner chaque scène d’une partition pompeuse qui annihile toute émotion.

Sous ses faux airs de thriller mélodramatique, L’Échange se veut surtout œuvre engagée qui dénonce une société hypocrite et pourrie, machiste et corrompue, que des combats individuels comme celui de Christine Collins ont réussi à transformer. C’est la vieille histoire de David contre Goliath qui, de Norma Rae à Erin Brockovich, passionne les foules (surtout aux États-Unis). L’accroche publicitaire sur l’affiche du film (« D’après une histoire vraie – Pour retrouver son fils, elle a fait ce que personne n’a osé ») en atteste : c’est le Clint Eastwood citoyen et indigné qui parle, le Républicain au grand cœur, qui défend des valeurs nobles sans pour autant tomber dans les combines politicardes des puissants de tous bords. Le message est limpide et, avouons-le, quelque peu ronflant, mais le film n’est jamais plus intéressant que lorsque le sage Eastwood délaisse la démonstration au profit d’une étude bien plus passionnante, celle de la frontière entre le Bien et le Mal. Dans Un monde parfait, le truand Kevin Costner se révélait en figure paternelle pour l’enfant qu’il kidnappait. Dans Sur la route de Madison, la mère de famille incarnée par Meryl Streep choisissait de sacrifier sa vie affective pour le bien de sa famille – le Mal étant, pour ce beau personnage, rien moins que son épanouissement personnel. Dans Minuit dans le jardin du Bien et du Mal, le notable respectable s’avère plus monstrueux que la petite frappe qui lui sert d’amant.

Dans L’Échange, Clint Eastwood met son héroïne face à plusieurs incarnations du Mal. En habit de flic, de psychopathe, de médecin ou de bourreau, il prend plusieurs visages mais ne semble jamais contaminer la jeune femme – excepté au détour d’une très belle scène où, à deux doigts d’obtenir une réponse à ses interrogations, elle craque quand le seul à pouvoir la lui apporter se dérobe. Dans une histoire qui aurait pu la détruire, Christine Collins reste de bout en bout droite comme un i, imperméable aux monstruosités auxquelles elle doit faire face. L’espoir, nous dit Eastwood, est ce qui la tient debout. L’image de ce petit bout de femme descendant les marches d’un palais de justice restera l’image la plus forte de ce film inégal, souvent décevant, mais qui prouve que Clint Eastwood n’a pas son pareil pour filmer des personnages perdus entre chien et loup.

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