Accueil > Panorama > Festival > 24e festival Côté Court de Pantin mardi 30 juin 2015

Festival 24e festival Côté Court de Pantin

La petite bête, par Adrien Dénouette

24e festival Côté Court de Pantin

Ce qu’il y a de bien à Pantin, c’est qu’on y retrouve chaque année la crème du format court. Cette constance, alliée à la proximité de Paris, en fait le nid douillet de la jeune garde – laquelle, assurée d’y prospérer devant son public, joue pour ainsi dire à domicile. Mais l’envers de ce confort, c’est que le regard s’y fait plus exigeant qu’ailleurs, où seuls trois ou quatre titres sortent généralement du lot. La question à Côté Court n’est donc pas de savoir si le cru sera à la hauteur – il l’est toujours –, mais de savoir si, en plus de représenter le meilleur du court métrage français dans toute sa diversité, l’édition soulèvera des problèmes originaux. Comprendre : si des films démasqueront l’insuffisance coupable, la carence, ou la petite tendance routinière que leur absence aurait probablement laissé filer incognito. Il n’est pas ici question des meilleurs films, mais de ceux qui échappent, du moins en partie, aux catégories habituelles ; de films qui, parce qu’il détonent vraiment, en disent long sur la frilosité du genre. Lequel, s’agissant du court, est évidemment indissociable des festivals et des choix de leurs programmateurs. Seul film à chercher la petite bête, Haramiste d’Antoine Desrosières occupait cette année le rôle de Sganarelle de la sélection. Pas le plus sidérant, encore moins le plus beau, le film se présente comme une comédie de mœurs fauchée ; à ceci près qu’en exposant cash deux beurettes à leur désir de sexe, le réalisateur tire un filon d’humour inédit. Sans la moindre précaution afférente au genre, il fait d’Haramiste une comédie politique, désinvolte et saine – comme le jeune cinéma français, précautionneux à l’excès, n’en montre pas assez. L’insolence du film, que le festival a eu la bonne idée de ne pas classer en sélection Panorama (mais en Fiction, la compétition reine), et que le public a porté au pinacle, lève le voile sur un gouffre : la prudence rabougrie, pour ne pas dire le déni, du jeune cinéma français devant le politique. Au mieux totalement absent, la plupart du temps illustratif, téléguidé ou soigneusement contourné, le politique n’existe pas : il étouffe sous un climat démissionnaire. C’est d’autant plus regrettable que le terreau pourrait s’avérer fertile ; au lieu de quoi, la jachère s’éternise. Résultat, malgré une compétition de haut vol, la présence d’Haramiste interroge : pourquoi tant de vaguelettes chichiteuses, de films petits bras et platement bien pensants, quand l’exercice du court devrait ouvrir la voie aux aventures, à l’audace et à l’insolence ?

Les Experts

Heureusement, une poignée de films survit au raz-de-marée d’Haramiste. D’abord parce qu’ils honorent le format court, dont l’objectif consiste à couper l’herbe sous le pied des concurrents directs ; ensuite, c’est lié, parce qu’ils ne ressemblent à aucun autre. S’il paraît simpliste, la contagion de tics chez les jeunes rend ce second critère plus que jamais suffisant. D’ailleurs, ce sont souvent les plus confirmés qui sortent de la mêlée : preuve que le court n’est pas réservé qu’aux jeunes loups, preuve que la jeunesse au cinéma n’est jamais mieux racontée que par les vieux, et preuve enfin que le court n’est pas qu’une étape. Certains y creusent un sillon prospère, comme Bertrand Mandico, qui poursuit avec Notre Dame des Hormones le chemin craché par Boro in the Box et Living Still Life, ses deux précédents films. À leur sortie, on hésitait déjà entre génie et autisme, et ce n’est pas le tableau suffocant de ces deux cougars, en pâmoison devant un appareil génital, qui nous y fera voir plus clair. Irrespirable comme un Guerman, l’univers ne s’y déploie pas, il s’enivre de ses propres effluves. Il faut dire que les Mandico n’ont pas leur pareil pour concasser le monde dans un cul de bouteille. Complètement clos sur lui-même, il s’apparente à ce qu’une huître lubrique et ivre pourrait imaginer, percluse dans sa coquille : un microcosme visqueux, organique et charnu, gorgé d’une érotique un peu vaine – quoique vraiment drôle. Cela dit, passé par Brive, sa concupiscence rococo semble faire florès – pourquoi pas. Sauf qu’on attendait d’un jury presse qu’il se mouille un peu plus, lequel se contente en mentionnant Notre Dame, d’asperger de la chantilly sur un premier prix flagada. Non que le film de Christelle Lheureux soit mauvais – dans le genre, c’est même difficile de faire mieux – mais c’est qu’en regard de tous les films, on regrette que le petit jeu des consensus l’emporte partout. C’est à n’en pas douter la raison pour laquelle Haramiste fait tache, lui qui, d’après les bruits de couloirs, aurait affolé les compteurs de la vox populi : à la différence des autres, il n’est pas le fruit d’un compromis, et comme de fait, son triomphe auprès du public est vraiment radical.

Dans la liste des films qu’il ne fallait pas manquer, et qu’Antoine Desrosières n’était pas près d’éclabousser, le météore de Jacques Perconte survolait les débats. Classé en compétition « Expérimental », Ettrick prolonge le travail fondateur mené par le vidéaste depuis le milieu des années 1990. Pionnier du numérique, Perconte est l’un des premiers à avoir fouillé dans le medium pour réinventer la syntaxe du montage. C’est ainsi qu’en affinant sa pratique du « datamoshing » (effet d’impureté très répandu, qui consiste à faire bugger l’image au point d’obtenir un gros nuage de pixels, et que le cinéma mainstream s’accapare aujourd’hui, à l’image d’Holy Motors qui s’est directement attaché les services de Perconte, et du très récent Unfriended), l’artiste dresse le portrait d’une région d’Écosse tout en bavures et textures labiles. Loin de consister en une simple compilation de ses trouvailles plastiques, le film s’attache à inventer de nouvelles collusions sidérantes : le montage ne s’y apparente plus à un bout à bout, ou un fondu de plans ; mais à de la matière d’image en fusion, trouvant dans ce magma une source infinie d’enchaînements possibles. C’est ainsi qu’au tressage des surfaces encodées fait écho le tissage des laines de mouton, filmé dans une fabrique locale. D’écheveaux en tentures, l’image digitale devient une étoffe comme une autre ; et Perconte, moins le peintre tant glosé, qu’un tisserand prodigieux. On cherchait les racines du numérique chez Brakhage ou les pointillistes, Ettrick invite à fouiner du côté de Bayeux, où le métier du brodeur a décidément plus à voir avec le travail du vidéaste qu’on ne l’aurait cru.

Toujours au rayon des raids solitaires, la pastille d’Antonin Peretjatko eu l’effet d’une bouffée d’oxygène. Montage d’images foutraques tournées en super-8, Vous voulez une histoire ? parvient en quelques miettes de voix off à inspirer une mélancolie dont le jaillissement surprend toujours. De loin, concis et désinvolte, le film donne l’impression de rafistoler ce que La Fille du 14 juillet foirait un peu : la crédibilité des sentiments et du désir à partir de presque rien – d’où la dérision. De dérives en diversions, le film partage avec Sans soleil cette façon d’avancer trop vite pour le cerveau (la comparaison s’arrête là) ; un principe de surmenage qui produit, sans affolement, comme un bréviaire de burlesque slowburn. Si bien qu’avec ses roublardises de vieux singe « à qui on ne la fait pas », on persiste à croire que le film aurait mérité mieux que la glissière du festival. À l’autre bout du spectre, si Peretjatko s’impose au sommet du comique de montage, While the Unicorn Is Watching Me confirme que Shanti Masud excelle à improviser chaque sujet à partir du corps de ses comédiens. Ses trois derniers films, Métamorphoses, Undead Woman (catégorie Panorama cette année) et While the Unicorn (Expérimental) produisent ainsi des visions qui semblent suinter d’eux. C’est peu dire, à titre d’exemple, que la danse chamanique d’Undead Woman serait d’un ridicule suicidaire sans le mojo de Valentine Carette. Ses contorsions hystériques donnent l’impression d’entrer dans la tête de ces jeunes filles qui dansent devant leur miroir, convaincues d’égaler en sensualité la nymphette torride qu’elles imaginent incarner. Radicalisant le concept, While the Unicorn se love directement dans le fantasme de son acteur : un rêve sucré de Nicolas Maury, bercé par la flûte traversière d’Olivier Marguerit. Moins anecdotique qu’il n’y paraît, ce déjeuner sur l’herbe au masculin et en slip s’inspire librement de L’Après-Midi d’un faune et fait surtout la part belle au plaisir universel de la masturbation. Le clip de huit minutes, qui en adopte malicieusement la durée, rend justice à tous ces petits scénarios quotidiens, fomentés en secret puis perdus pour toujours dans les vides ordures de la pudeur. Le duo Maury-Masud s’installe ici dans la tradition du court métrage onaniste, sur les épaules de Kenneth Anger et Jean Genet (dont il faut impérativement revoir Un chant d’amour, qui fait autorité dans le genre – visible sur YouTube), lesquels manigançaient déjà à leur époque la revanche d’un cinéma sensuel sur le porno – ce rouleau compresseur qui substitue à la volupté de nos inspirations folâtres toujours les mêmes images moches. C’est peu dire qu’à l’heure où le porno gagne du terrain sur cette petite poésie solitaire, WTUIWM était des films les plus charmants, déterrant une utopie de cinéma que l’on croyait morte depuis longtemps – et dont seul le clip pourrait raviver la flamme.

L’école des fans

Ce que certains tiennent pour sacré – en deux mots le mariage d’une forme et d’une sensation, la provocation d’un rapport original avec le spectateur – d’autres le piétinent par bonapartisme, continuant à voir dans le court ce petit royaume de Prusse à ratiboiser vite fait bien fait, avant de s’attaquer à l’Empire de Russie. C’est oublier que le genre n’est pas une épreuve du bac ; perception simpliste de laquelle découlent fatalement les propositions les plus dociles. Certains s’en sortent mieux que d’autres, aucun doute là-dessus, mais c’est moins la qualité des films – toujours rigoureuse, on le martèle – que la récurrence des manières (et ce au sein du même festival !) qui interroge. Le pire apparaît dans les clichés qui s’ignorent, comme le féminisme de carte postale, dont Alice Douard s’est fait une spécialité. Un an après le décevant Extrasystole, qui compilait sans sourciller tous les écueils du film d’école, la fémissarde récidive avec Les filles ont les cheveux longs, dernière minauderie en date. Cette fois-ci, Martine ne tombe pas amoureuse de sa prof d’hypokhâgne, mais gagne le respect des grandes sœurs sur un terrain de foot. Et puis ? C’est à peu près tout… Le film emblématise ces histoires gorgées de belles intentions qui, passé le synopsis, cochent les cases de leur petit formulaire de fonctionnaire. Il y a fort à parier que le scénario, soutenu par une Région et un département, alors qu’il ne propose pas de dispositif particulier ni aucun sujet original, est très bien écrit. Or ce cinéma très bien écrit, sensible et en prise avec de bons gros sujets bien collants, creuse des lacunes pathétiques dans les grilles de festivals. Ce sont les Céline Sciamma de demain, les Rebecca Zlotowski de Grand Central, et tout ce cinéma de petits auteurs à la Brizé et Bercot, qui choisissent d’abord le papier peint avant de se demander comment donner à ressentir une émotion autrement qu’en aboyant. À la rigueur, on leur préfère Angel et Jeanne d’Adrien Lecouturier, lequel nous conduit à un tel degré de consternation, que le renversement sadique finit par surprendre. Jusqu’au-boutiste dans sa niaiserie, la force de cette romance en étuve tient dans la persévérance insensée de son acteur principal, auteur des gémissements d’amours les moins virils et les plus purs de tout le festival (il faut préciser que Nicolas Maury, poids lourd de la discipline, est totalement muet chez Masud). À tel point que, s’il horripile par moments, le film n’indiffère jamais.

Loin de tout sentiment de consternation, se trouvent les meilleurs films, ceux qui d’emblée affolent les pronostics. Or c’est justement cette catégorie-là, ce registre de confort, qu’un pavé comme Haramiste vient éclabousser. Ce sont les romances maîtrisées, matures et sensibles, qui fournissent la glaise d’un beau palmarès : Les Rues de Pantin, de Nicolas Leclère, La Terre penche de Christelle Lheureux et Le Cœur d’Olivier Guidoux, pour ne citer que le trio de tête. Au top du festival, chacun tire les curseurs vers la nuance la plus juste ; qui du trouble énigmatique de l’entremetteur de Cœur, à la romance d’arrière saison de Lheureux, confèrent à leur récit un charme incontestable. Couronné à juste titre, Les Rues de Pantin est peut-être le plus proche de la cour des grands – ambition affichée par sa durée de 59 minutes, qu’il assume sans jamais donner l’impression de traîner en longueur. Ouvertement inspiré par Hong Sang-soo, Nicolas Leclere réussi à pasticher son idole sans verser dans le tourisme de style : son héros, un japonais à l’affût d’une rencontre, est typique de l’éternel passager dans la vie des autres, avec qui la conversation ne prête à aucune conséquence – figure giratoire du maître coréen. Auteur d’une poignée de courts métrages étalés sur vingt ans (que nous n’avons pas vu), on serait curieux de voir ce que le directeur de production de films aussi différents que Métamorphoses d’Honoré et L’Inconnu du lac, pourrait bien sortir de son chapeau. À moins qu’il ne persiste dans la voie d’Hong Sang-soo – après tout pourquoi pas ? –, on l’imagine sauter de référence en référence, à la manière d’un copiste génial qui surclasserait ses modèles. S’il n’en est pas encore là, le succès des Rues de Pantin pourrait néanmoins faire de lui cet ami de passage, admirateur brillant qui à la manière d’un Félix Fénéon – cité par l’ami du héros –, engagerait son talent tout entier au service de celui des autres.

L’ennui, c’est que ces beaux films très réussis occupent le peloton de tête. Ce qui pose problème, ce n’est pas que le cinéma d’auteur dramatique domine la production hexagonale, mais qu’il soit seul à avoir voix au chapitre, seul à porter les couleurs de la fiction de demain ; laquelle, depuis Haramiste, s’est peut-être enfin trouvé de nouvelles perspectives. Recouvrant sa voie de garage d’un tapis rouge flambant neuf, le renouveau comique passerait donc par l’insolence ; une option jusqu’ici peu caressée, de mémoire festivalière. Avec le film de Desrosières, l’équipe de Pantin s’exposait donc au ramdam : banco, puisqu’à côté, tous les courts métrages de la sélection paraissent un peu falots. Il fallait prendre le risque, d’autres comme Brive et Clermont n’ont pas voulu chercher la petite bête, et c’est tout à l’honneur de Côté Court d’avoir osé s’y frotter. Preuve s’il en fallait qu’en dépit de sa situation périphérique, Pantin demeure un centre du court métrage français.

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