Même les éléments s’y sont mis. Mardi dernier, des vagues de près de six mètres se sont abattues sur la Côte d’Azur, ravageant au passage les installations littorales du Festival de Cannes. Les puissances maritimes ont, par ce lugubre augure, ponctué l’habituel concert de mécontentements qui suit l’annonce de la sélection officielle. La presse ne s’en est pas privé : rarement, à l’en croire, aurait-on eu à faire, sur le papier, à une compétition aussi peu enthousiasmante. Il serait peut-être temps de se demander si cet écrin de tiédeur ne joue pas son rôle dans l’émergence des films qui, à Cannes (mais surtout après Cannes), finissent par compter. Souvenez-vous de Tropical Malady, d’En avant, jeunesse, de Three Times, tous noyés dans la grisaille d’une compétition neurasthénique. N’avons-nous pas, en définitive, besoin de cet indolent tas de fumier pour que trônent, à son sommet, les astres étincelants que retiendront nos cœurs festivaliers ? Leur éclat ne s’en trouve-t-il pas renforcé, ainsi cerné par ces insipides vanités, ces longues plages de « bof », ces À l’origine, ces Il Divo des années passées ? Sans compter sur l’oasis qu’elles offrent au festivalier épuisé, perdant lors des trente premières minutes d’un film inconsistant le scrupule de compléter ses courtes nuits pendant les cent-vingt qui suivent. Enfin, ne considérer que la seule sélection officielle – qui compte quand même les noms de Weerasethakul, Kiarostami, Beauvois, Hong Sang-soo, Jia Zhang-ke, excusez du peu – serait passer à côté du grand rendez-vous de cette édition, peut-être l’une des plus décisives, sur le plan du renouvellement cinématographique, depuis au moins dix ans. Regardez un peu les sélections de la Quinzaine des Réalisateurs, de la Semaine de la Critique, le programme de l’ACID : vous n’y reconnaîtrez que très peu de noms. Rien de plus normal : cette année, le nombre de premiers films présentés atteint des proportions écrasantes. Une nouvelle génération – la nôtre – monte au créneau. Voir ce qu’elle a dans le ventre est déjà loin de constituer, pour nous, un intérêt mineur. À Cannes, tout ressemble à de la programmation, à du quadrillage, et rien à des coïncidences. Jean-Luc Godard qui, il y a cinquante ans, incarnait tout ce qu’il y avait alors de plus jeune dans le cinéma, viendra sur la Croisette pointer le bout de son cigare et présenter son dernier film, Film Socialisme. Ce serait la forme rêvée d’un passage de relais, sans que celui-ci ait besoin d’une quelconque cérémonie, profitant simplement de la contiguïté de tous ces films, mis bout à bout par les soins et les hasards d’une programmation. Bon augure, pour le coup : la jeunesse ne s’arrête jamais.
En avant, jeunesse !
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