Festival de Locarno, 64e édition
Festival de Locarno, 64e édition
    • Festival de Locarno, 64e édition
  • Date : du 3 au 13 août 2011

Festival de Locarno, 64e édition

Le festival de Locarno 2011 s’est clôturé le 13 août en sacrant de jeunes cinéastes : la réalisatrice suisso-argentine Milagros Mumenthaler a reçu le Léopard d’or pour Abrir Puertas y Ventanas (son premier long métrage), Nadav Lapid le Prix spécial du jury pour Policeman (Israël) et le Roumain Adrian Sitaru le Prix de la mise en scène pour Best Intentions. Nous ne sommes pas en mesure de commenter ce palmarès (n’ayant vu aucun de ces trois films), mais les choix du jury de Paulo Branco semblent confirmer que les nouvelles les plus réjouissantes de Locarno 2011 sont venues de la nouvelle génération, la section Cinéastes du présent (consacrée aux premiers et deuxièmes films) ayant été le théâtre de très belles découvertes : Nana de Valérie Massadian, El Estudiante de Santiago Mitre ou L’Estate di Giacomo d’Alessandro Comodin (tous trois également primés).

Dans le reste de la programmation, on se souviendra d’une compétition internationale fidèle à son image et partagée entre des films de bonne tenue (Terri d’Azazel Jacobs, Saudade de Katsuya Tomita ou Les Chants de Mandrin de Rabah Ameur-Zaïmèche) et une masse de titres n’ayant pas le niveau (Onder Ons de Marco van Geffen, Mangrove de Frédéric Choffat et Julie Gilbert), sans oublier – un an après Homme au bain de Christophe Honoré – deux films qui ont focalisé beaucoup d’attention et suscité des commentaires contrastés : Dernière séance de Laurent Achard et Low Life de Nicolas Klotz et Élisabeth Perceval.

Les quelques programmes vus dans les compétitions de courts métrages nous ont fait subir beaucoup de déjà-vu et une absence de recherche, d’originalité ou de langage personnel assez inquiétante – à l’exception notable d’At the Formal de l’Australien Andrew Kavanagh, vision fulgurante d’un bal de fin de lycée filmé au ralenti au son des bruissements de la jungle et s’achevant sur un sacrifice humain, cauchemar éveillé sur les rites sociaux constituant une véritable proposition, certes pas très fine mais marquante. Récompensé d’un petit Léopard d’argent, Les Enfants de la nuit de Caroline Deruas, film très lyrique porté par la formidable Adèle Haenel, sait parfois se montrer vif mais est malheureusement phagocyté par son sujet (les amours coupables entre une femme française et un soldat nazi) et sans cesse guetté par un académisme rance. L’apparent manque d’inspiration des apprentis cinéastes est-il dû à un formatage des étudiants par les écoles de cinéma, à une absence de prise de risques des producteurs ou à une sélection peu avisée ? Déception également chez les cinéastes plus confirmés du programme Courts d’Auteurs, dont on attendait beaucoup. La Règle de trois, court métrage de et avec Louis Garrel, ne vaut que pour son extraordinaire acolyte Vincent Macaigne ; Alvorada Vermelha («Aube rouge») de João Pedro Rodrigues et João Rui Guerra da Mata, très impressionnant visuellement, laisse un goût d’inachevé ; seul le film de Sophie Letourneur, Le Marin masqué, donnait l’impression d’être un travail vraiment abouti, quoiqu’on ait vite fait le tour de son sens comique et de sa fraîcheur de ton, et que rien, pas même sa fin mélancolique, ne vient offrir la distance salutaire vis-à-vis des attitudes crispantes de ses personnages (des fillasses parisiennes en goguette provinciale).

Bien que la politique d’Olivier Père, directeur artistique du festival depuis l’année dernière, ait consisté à réduire le nombre de films en compétition, le festival de Locarno continue de submerger le spectateur par la masse de films programmés. Histoire de satisfaire tout le monde ? Un état d’esprit qui a ses vertus et ses limites. Ses vertus : à la différence de Cannes, où un vrai fossé entre festivaliers et locaux se fait sentir, il règne à Locarno une agréable atmosphère de fête du cinéma réunissant toutes sortes de publics (badauds locaux, cinéphiles helvètes, critiques internationaux…). Signe tangible de cet éclectisme : le multilinguisme de la manifestation, à l’image du pays où elle se déroule ; les films sont en effet présentés et sous-titrés en divers idiomes (italien, français, allemand et/ou anglais – certaines copies de films de Minnelli étaient même sous-titrées en espagnol), contribuant à créer une tour de Babel du cinéma assez stimulante, bien que défavorisant parfois le spectateur pas doué en langues étrangères… Ses limites : cette profusion engendre fatalement de la frustration (il faut toujours choisir entre plusieurs propositions attisant la curiosité), des déceptions (les curiosités sont rarement à la hauteur) et finalement un certain flou quant à la ligne éditoriale.

Au bout de quelques jours, la lassitude peut gagner, et la résolution première d’aller à la rencontre de l’inconnu (tiens, un film tibétain !), l’accès à un large panel de la production suisse (où l’on a pu découvrir l’étonnant Nuvem (Le Poisson-Lune) de Basil da Cunha et surtout l’excellent Toulouse de Lionel Baier) et même l’excitation à l’idée de découvrir en avant-première des films qu’on pourra de toute façon voir dans quelques semaines cèdent la place pour certains à l’envie de se rabattre sur des valeurs sûres : Minnelli – auquel était consacré une rétrospective intégrale – ou l’un des nombreux hommages permettant de découvrir ou redécouvrir des films marquants de l’histoire du cinéma (d’Andreï Roublev de Tarkovski à Merci pour le chocolat de Chabrol, de Sous le soleil de Satan de Pialat – aussi intense qu’impénétrable – à A Short Film About the Indio Nacional de Raya Martin). Effet collatéral de cette profusion, pour le critique censé rendre compte du festival : rater les films récompensés par les jurys…

Au niveau thématique, on notera l’écrasante domination des questions d’immigration, traitées sous tous les angles (et avec des fortunes diverses) : militant et mélancolique dans Low Life, poétique dans Le Havre de Kaurismäki, indé grand public dans Bachir Lazhar du Québécois Philippe Falardeau, métaphorique dans Cowboys & Aliens, inspiré et diffus dans Les Chants de Mandrin, réaliste dans Onder Ons, mosaïque dans Saudade, documentaire et controversé dans Vol spécial du Suisse Fernand Melgar – que nous n’avons pas vu mais qui a fait la une des médias, ayant provoqué le déplacement de la présidente de la Confédération Helvétique à Locarno et suscité un commentaire polémique de Paulo Branco, qui l’a jugé coupable de complaisance vis-à-vis du fascisme ordinaire des gardiens du centre de rétention où il a été tourné… On se souviendra aussi de la présence marquante et inhabituelle de très nombreuses images de massacres d’animaux, culminant dans le court métrage de João Pedro Rodrigues et João Rui Guerra da Mata (qui filment sans relâche les volailles et les poissons du marché de Macau se faire égorger ou découper vivants) : on pense à la traumatique mise à mort du cochon et du lapin de Nana, à l’extermination des souris de Terri, aux courts métrages très dispensables de Marco d’Anna sur la corrida ou au requin poignardé du pénible Mangrove. Autre sujet qui a semblé poindre de manière un peu plus diffuse : la manipulation de l’homme, souvent au titre d’un intérêt supérieur, comme dans El Estudiante (pour assurer la victoire politique), Terri (pour faire recouvrer l’équilibre à un lycéen), The Substance – documentaire sans intérêt cinématographique sur l’histoire du LSD – (pour guérir des malades ou gagner une guerre sans tuer l’ennemi), Red State de Kevin Smith (pour préserver l’irréprochabilité de façade du FBI dans la lutte contre les groupuscules extrémistes) ou Les Ensorcelés de Minnelli (pour réussir des films). Immigration, massacres d’animaux et manipulations, les motifs apparus à Locarno cette année sont-ils symptomatiques d’une prise de conscience croissante du cinéma envers la cruauté de nos sociétés ?

Voici pour finir les critiques d’une sélection de films vus à Locarno, festival qui continue de promouvoir le cinéma d’auteur dans sa plus grande diversité.

Terri d’Azazel Jacobs – Compétition internationale

Les premières minutes de Terri font assez peur, arborant les signes agaçants du film indé américain (lumière granuleuse et désaturée, jeune obèse s’occupant d’un vieil oncle malade), exhibant « idées marrantes » et « personnages décalés » (Terri ne se vêtit que de pyjamas, son conseiller d’éducation a un grain) et installant vaguement un teen movie teinté de cynisme façon Todd Solondz. Mais le genre est assez vite évacué, et les moqueries subies par le souffre-douleur ne semblent pas affecter ce dernier plus que ça : c’est plutôt sa carapace qu’il s’agira d’ouvrir. Le film se concentre alors sur quelques personnages et assume une indécision de ton qui joue plutôt en sa faveur, sa lumière âpre et cramée donnant l’impression qu’un événement glauque peut advenir à tout moment – une fourchette plantée, des attouchements scabreux… – dans ce qui est au fond une attachante comédie mélancolique, où l’acceptation de soi passe moins par un discours gnan-gnan que par une troublante expérience des limites de chacun. (RL)

Low Life de Nicolas Klotz et Élisabeth Perceval – Compétition internationale

POUR

Nicolas Klotz et Élisabeth Perceval ont établi Low Life – un réquisitoire engagé et lyrique contre l’expulsion des sans-papiers – au sein d’une communauté d’étudiants lyonnais où amours et résistance citoyenne sont les principales préoccupations. Inégal mais passionnant, Low Life est un film extrêmement particulier en raison de l’absence totale de neutralité dont il fait preuve, tant dans son propos militant que dans sa mise en scène, où tout est tranché, affirmé : dialogues, cadres, lumières, corps des acteurs. C’est comme si le film se voulait être l’antithèse de sa propre histoire (la politique d’immigration qui éteint des vies condamnées à se terrer), promouvoir l’intensité de la vie à tout prix, comme s’il adoptait lui-même l’attitude de cette jeunesse qu’il dépeint, prompte à s’enflammer et à se laisser emporter corps et âme par des convictions aussi marquées que mal dégrossies.

Alors bien entendu, tant d’excès et de parti-pris conduisent immanquablement à des lourdeurs qui pourront rebuter certains spectateurs. Son intentionnalité gênante (qui conduit les réalisateurs à mettre en mot ce que l’histoire montre déjà), certaines longueurs, un excès de zèle dans la dénonciation (outre la politique d’immigration, la vidéosurveillance en prend pour son grade), une gestion parfois hasardeuse de la surenchère (qui rapproche par moment Low Life d’une série policière grand public, notamment avec les épisodes de morts des policiers – inutiles – et de la salle de vidéosurveillance) parviennent régulièrement à faire oublier son intensité et son romantisme. Mais un film qui fait du trop son programme et dont la forme épouse à ce point le propos – comme s’il avait pris vie et s’exprimait en toute autonomie (tel un ami passionné qui répéterait à l’envi des prêches exaltées) – se doit d’être considéré avec respect. (FC)

CONTRE

Le moins qu’on puisse dire, en paraphrasant le sélectionneur Olivier Père, c’est que Klotz et Perceval se font une haute idée du cinéma, comme art engagé, moyen d’expression lyrique et instrument de révélation de l’invisible. Mais leur incapacité foncière à capter dans ce qu’ils filment – la naissance de l’amour, la prise de conscience politique, la circulation de mystères derrière les apparences – un trouble qui naisse des corps, des visages, du monde lui-même, les empêche irrémédiablement de se hisser à la hauteur de leurs ambitions et de leurs évidents modèles (Godard pour les collages brechtiens de citations, Jacques Tourneur via Pedro Costa pour la magie noire, Bresson et Garrel pour la jeunesse désabusée). On ne demande qu’à croire aux ferments d’utopie qu’ils disséminent dans le monde inhumain qu’ils entendent conjurer, mais un tel volontarisme théorique handicape leur déplacement des lignes de l’ordre établi (un sans-papiers soignant un policier blessé, belle idée rendue ridicule), une telle raideur caractérise leur manière de plaquer des discours indigestes dans la bouche de leurs pauvres comédiens, un tel déficit d’incarnation mine leur déploration mélancolique de ce qui est et leur proclamation lyrique de ce qui doit être, que toute puissance politique s’y trouve réduite à néant.

Le néant : serait-ce au fond ce à quoi veut tendre ce film nimbé de nappes cold wave, où l’engagement militant est hanté, et finalement neutralisé, par un nihilisme romantique dénué de toute beauté, et dont on se demande s’il n’appartient qu’aux personnages ou s’il est revendiqué par les cinéastes ? Comme dans La Question humaine, les danses contemporaines (techno) ressemblent à un défoulement sordide et les chants traditionnels (fado, flamenco) sont caricaturalement glorifiés. Le portrait exalté de la jeunesse a bon dos… Que le monde moderne filmé par Klotz et Perceval transforme les humains en zombies semble bien les arranger, et l’on se demande si, derrière leur idéal révolutionnaire et leurs invocations au vivant (associé au principe féminin, à la fertilité, à la nature, bonjour les métaphores désuètes) ne se cachent pas un fond réactionnaire et, finalement, une profonde phobie de la vie. (RL)

Les Chants de Mandrin de Rabah Ameur-Zaïmèche – Compétition internationale

Bien que tout semble les opposer, le beau film d’Ameur-Zaïmèche partage avec Low Life l’expression d’idées politiques inspirées de philosophes – Jean-Luc Nancy joue même ici un imprimeur. Mais Les Chants de Mandrin bénéficie de ce qui manque cruellement au film de Klotz et Perceval : de l’humour, de l’inattendu, de la liberté. La scène suivant la rencontre d’un colporteur et d’un marquis qui rejoindront tous deux les disciples de Mandrin (le fameux bandit, déjà mort lorsque commence le film) est exemplaire à cet égard : mélange de soumission et d’irrévérence, les propos à résonance politique mis dans la bouche du colporteur sont un rien anachroniques, mais l’incarnation et surtout le jeu – au sens ludique (jouer la comédie, jouer le jeu) comme au sens d’un décalage (il y a du jeu entre…) – ménagent une place au plaisir et à la pensée du spectateur, au lieu de l’assommer.

Dès lors l’ambiguïté, préjudiciable à Low Life, se révèle ici féconde. La contrebande, dans laquelle on peut après tout voir une forme extrême de libéralisme en ce qu’elle consiste en un marché libre s’exerçant hors de l’emprise fiscale de l’État, s’offre ici comme une résistance au pouvoir qui opprime, et surtout comme une expérience collectiviste et égalitaire du vivre ensemble. Le narcissisme de Rabah Ameur-Zaïmèche, croissant de film en film, semble entrer en totale contradiction avec cette utopie : le réalisateur n’hésite pas à faire figurer ses initiales sur un exemplaire imprimé des Chants éponymes et s’impose comme figure de chef, alors même que les mandrins affirment ne pas en avoir… Mais cette contradiction, jamais loin de mettre en péril le film, finit par le rendre passionnant. C’est qu’Ameur-Zaïmèche a l’intelligence de faire de ses films des documentaires de leur propre tournage, n’hésitant par exemple pas, ici, à garder au montage un fou rire ou une récitation approximative du délicieux Jacques Nolot. Film d’époque au traitement et aux échos très contemporains, où des acteurs français d’origine maghrébine s’emparent des personnages blancs, Les Chants de Mandrin est une véritable mise à l’épreuve des complexités du politique. (RL)

Dernière séance de Laurent Achard – Compétition internationale

La violence domestique, l’enfance traumatisée, l’ineffable horreur humaine – que son court métrage La Peur, petit chasseur laissait sourdre sans se forcer dans un redoutable plan-séquence fixe, où un petit garçon planté devant une maison de banlieue pavillonnaire redoutait ce qui s’y pouvait s’y passer –, Laurent Achard les expose désormais sans mystère, avec froideur et complaisance. Tout en s’attaquant au genre (entre giallo et thriller), le réalisateur prolonge les scories du Dernier des fous : photographie âpre, actes sordides, cadres emprisonnant les corps et calculant leurs moindres mouvements, vacuité des personnages (là un caricatural fils homo-artiste-torturé, ici un lourdingue trauma maternel). Il faut le talent et la retenue de l’acteur Pascal Cervo, tout en candeur étrange et en opacité, pour maintenir l’intérêt face aux faits et gestes du serial killer de cette relecture froide d’Hitchcock, de Bava ou d’Argento que d’aucuns appelleront une épure de série B, mais qui n’est au fond qu’une série B coincée (au double sens de pudibonde et empêchée), paralysée par un surmoi d’auteur se refusant obstinément – et refusant au spectateur – une quelconque jouissance. C’est d’autant plus préjudiciable que le cœur du film est le fétichisme cinéphilique, dont il donne une vision exclusivement pathologique et donc tristement réductrice. (RL)

Onder Ons de Marco van Geffen – Compétition internationale

Onder Ons (« Entre nous ») est un film sur la distance qui se crée entre un couple et leur jeune fille au pair polonaise, qui tente simplement de se protéger d’un homme qui la harcèle, mais dont le comportement est mal interprété par sa famille d’accueil. Malgré son sujet porteur de promesses, Onder Ons manque cruellement d’inspiration en adoptant entre autres une structure narrative déjà vue à plusieurs reprises ces dernières année (un découpage en 3 parties ou l’on découvre la même histoire selon le point de vue de différents personnages). Relativement froid et systématique dans sa mise en scène, lourd dans ses choix (pourquoi diable fallait-il développer en toile de fond cette histoire de violeur en série qui assassine ses victimes ?), Marco van Geffen achève de faire voler en éclats les dernières onces de crédit dont il disposait encore dans ses deux dernières scènes, en énonçant sans aucune ambiguïté la morale de son film : les filles intelligentes ne se font pas violer (!?!). (FC)

Saudade de Katsuya Tomita – Compétition internationale

La compétition internationale s’est achevée sur ce film assez saisissant qui, sans jamais donner l’impression de « traiter un sujet », évoque, à travers de multiples personnages et situations, les manifestations contemporaines du malaise économique et identitaire dans une petite ville du Japon où vivent d’importantes communautés brésilienne et thaïlandaise. Autoproduit, le film mêle des acteurs et des non-professionnels, n’hésite pas à faire s’exprimer ses personnages de façon très littérale et ne cesse de se réinventer, enchaînant sans aucun systématisme les saynètes pince-sans-rire, les longues scènes et les plans-séquences éclair, passant d’une esthétique du plan fixe à une caméra en mouvement, tentant même un passage onirique presque inaperçu tant il est dénué de tape-à-l’œil. S’attachant particulièrement à un rappeur virant extrémiste, et tournant en dérision la tentation peace & love de l’amitié entre les peuples, le film flirte avec l’ambiguïté mais porte un regard aigu, dénué de toute logique scénaristique ou de tout blabla humaniste, sur ces questions sous-jacentes : d’où vient le sentiment d’être (ou pas) chez soi dans son pays ? Qu’est-ce qui pousse à émigrer ou à rentrer chez soi ? à pratiquer tel ou tel métier ? Saudade avait tout d’un candidat sérieux au palmarès, auquel il ne figure malheureusement pas. (RL)

Nana de Valérie Massadian – Compétition Cinéastes du Présent

Le critique vit pour ces moments de rencontre avec des premiers films où il se passe quelque chose. Nana est de ceux-là. Valérie Massadian n’est pas qu’une simple apprentie réalisatrice, elle est déjà cinéaste. Il y a dans son film tout ce qui fait une auteur : des enjeux riches, étonnants et parfaitement adaptés à leur médium.

Le film s’ouvre sur le long plan fixe d’une cours de ferme. Il y a là un cochon, attaché à un poteau, et quelques mètres derrière lui, quelques enfants – dont une petite fillette d’environ 3 ans, Nana. Rapidement, le film décolle, pas dans le rythme de son montage ou de son action, qui resteront très retenus jusqu’à la fin, mais dans son projet. On tue le cochon, qui agonise dans de longs spasmes violents, puis on le vide de son sang qui jaillit de sa gorge. Personne ne semble se soucier de la petite Nana qui assiste à la scène, puis qui accompagnera son papi poser des collets à lapin ou à qui on lira une légende dans laquelle on remplace un cœur pourri par un cœur de chien. En quelques scènes, l’équation passionnante du film se dévoile, tel un triangle aux propriétés magiques dont on inscrirait sur chaque sommet : Enfant, Adulte et Animal. Peut-on traiter un enfant en tant qu’adulte ou doit-on le protéger ? Comment l’enfant intègre-t-il un environnement qui le dépasse? Peut-il se comporter en adulte ? Quel part d’animalité y-a-t-il dans l’homme ? Quel est le rapport entre cruauté et innocence ? Le monde adulte est-il pour l’enfance un but à atteindre ou un cauchemar dont il faut s’expurger ? Vaste programme pour Nana, qui ne se contente pas de poser ces questions mais qui travaille à leur résolution en utilisant à plein les atouts du cinéma. On se souviendra ainsi de l’amplification et de la désynchronisation des respirations – qui permettent de jouer sur les dualités homme/animal et rêve/réalité –, ou de ces magnifiques scènes où ce corps d’enfant, bien trop petit, accomplit des gestes d’adulte (faire le lit, servir un petit déjeuner, entretenir le feu, relever un collet, lire une histoire) sans pour autant les avoir parfaitement assimilés. En résumé, coup de maître pour ce film récompensé par le prix Opera Prima (équivalent de la Caméra d’or à Cannes), dont on espère qu’il ne sera que le premier jalon d’une féconde carrière de son auteure dans le cinéma. (FC)

El Estudiante de Santiago Mitre – Compétition Cinéastes du Présent

El Estudiante est le premier long métrage au scénario époustouflant de Santiago Mitre, ex-scénariste de Pablo Trapero. Il explore les pratiques politiques les plus basses, celles où trahisons et manipulations deviennent les instruments nécessaires de la conquête du pouvoir (dans le cas présent pour la présidence de l’université de Buenos Aires). Le tour de force principal d’El Estudiante est que les multiples retournements de situation et renversements de son intrigue ne sacrifient jamais à son réalisme : plus les coups bas s’accumulent, plus on a le sentiment de pénétrer au cœur même du système politique. La scène finale est emblématique du programme du film, le héros se retrouvant dans une position où la trahison devient obligatoire, quel que soit son choix. Au rayon des réclamations, on pourra regretter que Mitre ne s’intéresse pas plus à ses personnages, négligeant quelque peu leur développement (il passe un peu rapidement sur les premiers pas en politique de son protagoniste principal et relègue ses motivations à la portion congrue). Mais malgré ces légères réserves, le film est un petit raz de marée qui mérite amplement son prix spécial du jury de la section « Cinéastes du Présent ». (FC)

L’Estate di Giacomo d’Alessandro Comodin – Compétition Cinéastes du Présent

Grâce à la grande beauté de la lumière et des couleurs qu’il capte dans la campagne italienne, à son attention aux détails des relations amicales et amoureuses, à une inattendue envolée musicale et à une fin poignante, ce beau documentaire, qui colle obstinément aux basques d’un jeune sourd et de sa meilleure amie durant leurs vacances d’été, distille, derrière un montage sec (signé João Nicolau) et des scènes hilarantes, une vraie mélancolie du temps qui passe et de la précarité des sentiments. Le film souffre de quelques longueurs (une scène pénible où les personnages jouent à la batterie), mais sa vraie tenue d’ensemble, qui l’empêche de verser dans le gentillet, en fait le très digne lauréat de sa compétition. (RL)

Toulouse de Lionel Baier – Hors compétition (« Appellations Suisse »)

On n’avait pas été spécialement convaincu par Un autre homme et sa plate histoire d’imposture en noir et blanc destinée à un public restreint de critiques et de cinéphiles. Mais Low Cost (Claude Jutra), diffusé récemment sur internet, a confirmé que Lionel Baier aimait chercher, tenter des choses quitte à les rater, mettre en question sa pratique d’un film à l’autre et aussi à l’intérieur même de ses films. Bricolé avec pas grand-chose, tourné avec comme équipe technique les étudiants du département cinéma qu’il dirige à l’École Cantonale d’Art de Lausanne, jouissant d’une fraîcheur et d’une liberté de ton qui font justement défaut à bien des films d’étudiants appliqués, Toulouse fait partie de ce qu’on a vu de mieux à Locarno.

Une mère et sa fille font l’acquisition, au fin fond de la campagne vaudoise, d’une vieille voiture d’occasion avec laquelle elles disent espérer rejoindre la Lune, mais fuient surtout un dangereux petit ami et père. Leur périple, majoritairement constitué d’épisodes drolatiques, est strié de flash-backs inquiétants. On voit d’ici quel infâme mélo à base de poésie neuneu un tel argument pourrait offrir, mais le ton léger et tranquille de Toulouse (ce qui ne l’empêche d’être par moments réellement flippant et presque bouleversant), sa façon insouciante de tirer parti de son peu de moyens (les incrustations se montrent sans vergogne), la distance avec laquelle le film embrasse sa matière et que les personnages ont vis-à-vis d’eux-mêmes, en font une vraie réussite. (RL)

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