Accueil > Autres pages > Editoriaux > Top 10 de l’année 2016 mardi 3 janvier 2017

Editoriaux Top 10 de l'année 2016

Préserver son temps, par Julien Marsa

Top 10 de l’année 2016

Comme chaque année, la publication de notre top 10 offre une occasion d’essayer de dessiner les contours de ce que nous avons pu éprouver durant ces douze derniers mois, comme une sorte de portrait dont on s’attendrait, en miroir de l’actualité que 2016 nous a réservé, qu’il s’impose comme fataliste et démobilisateur. Et pourtant, si l’on regarde de plus près ce classement comptabilisant les votes de 22 de nos rédacteurs, ce qui s’en dégage serait plutôt une certaine idée du panache et de la vitalité, avec le retour grinçant du vétéran Paul Verhoeven, (qui arrive largement en tête de ce top), la confirmation d’un espoir brésilien (Kleber Mendonça Filho et son Aquarius, en seconde position), une comédie sardonique par une jeune réalisatrice allemande (Maren Ade avec Toni Erdmann, 3ème), la vivace acuité du regard de Frederick Wiseman (In Jackson Heights, 5ème) ou encore l’admirable ligne claire tracée par Clint Eastwood avec Sully (7ème). On pourrait d’ailleurs continuer à dérouler cette liste au-delà des dix premières places, avec Nicolas Winding Refn et son The Neon Demon (11ème), qui semble enfin mettre ses expérimentations formelles au service de quelque chose à raconter sur le monde, mais aussi le pétaradant « Huitième film de Quentin Tarantino » (Les Huit Salopards, 12ème) et sa relecture impitoyable du mythe fondateur américain, ou encore le grand-guignolesque Ma Loute (17ème), qui voit Bruno Dumont continuer à dynamiter son cinéma par le burlesque.

Un classement par ailleurs très serré, puisque seulement une vingtaine de points séparent Aquarius de L’Ornithologue de João Pedro Rodrigues (20ème) et Visite ou Mémoires et Confessions du regretté Manoel de Oliveira (21ème), traçant au passage une belle passerelle brésilo-portugaise, et venant valider l’hypothèse d’une année riche en propositions brillantes par leur éclectisme. Autour de ce grand écart, on retrouve également trois documentaires (In Jackson Heights, Homeland : Irak année zéro d’Abbas Fahdel en 9ème place, et No Home Movie de Chantal Akerman, 16ème), ainsi que deux films coréens et un taïwanais (Un jour avec, un jour sans de Hong Sang-soo termine 6ème et Mademoiselle de Park Chan-wook arrive 22ème, The Assassin de Hou Hsiao-Hsien est 24ème). On pourra également noter la bonne tenue du cinéma français au sein de ce top, avec bien évidemment Elle, mais aussi Rester vertical d’Alain Guiraudie (8ème), Nocturama de Bertrand Bonello (15ème), Victoria de Justine Triet (18ème) ou encore Quand on a 17 ans d’André Téchiné (classé 25ème et cité cinq fois).

Honneur aux femmes

Cette idée du panache, elle fut incarnée tout au long de l’année par Isabelle Huppert (chez Verhoeven, mais aussi dans L’Avenir de Mia Hansen-Løve et Tout de suite maintenant de Pascal Bonitzer), à travers ses choix audacieux et sa créativité doucement folle, renvoyant ainsi à un âge de pierre bien mérité tous les clichés sur les comédiennes vieillissantes qui tombent peu à peu dans l’oubli. Isabelle Huppert, c’est une filmographie qui dure, mais c’est aussi et surtout un phare qui met en avant l’incroyable vitalité des personnages de femme et des actrices de cette année 2016, agissant comme un révélateur au sein de notre classement. Et l’on pense bien sûr, spontanément, à sa cousine brésilienne, la magnifique Sonia Braga, qui offrit un autre modèle de résistance dans Aquarius. Une femme balancée entre passé et présent, mais qui en refusant de céder son appartement cherche à préserver ces deux temporalités, afin de ne pas laisser les promoteurs immobiliers s’emparer de son futur. Une autre femme en lutte avec Victoria de Justine Triet, où Virginie Efira (après un petit tour retors chez Verhoeven) vient confirmer qu’elle se trouve peut-être à l’aune d’une belle carrière, avec ce rôle d’avocate prise entre plusieurs feux. Refuser d’être victime, que ce soit dans le domaine intime ou professionnel, se maintenir sur tous les fronts, celui d’avocate, d’amante, de mère, voilà encore ici un beau message de résistance. Un combat que ne renierait pas Ines, fille distante et working girl dans Toni Erdmann, qui doit trouver à s’affirmer entre un père (très) envahissant et un monde du travail sclérosé par la beauferie des hommes.

On retiendra de 2016 des personnages de femmes aux visages multiples : les facettes passé/présent de Julieta de Pedro Almodóvar (10ème du classement), une jeune peintre pour deux récits dans Un jour avec, un jour sans de Hong Sang-soo, une Jennifer Jason Leigh à la fois bourreau et victime dans Les Huit Salopards, Shu Qi en amoureuse/tueuse dans The Assassin, ou bien le caractère indécidable, androgyne, du personnage de Billie/Raph dans Ma Loute. Ces multiplicités viennent toutes interroger le spectateur par rapport au regard porté sur les femmes, questionnement qui se trouvait au centre de deux films pourtant très éloignés, tant par leur style que par leurs choix narratifs, avec Carol de Todd Haynes (14ème) et The Neon Demon de Nicolas Winding Refn. Dans le premier, c’est à travers un double portrait (celui d’une jeune vendeuse interprétée par Rooney Mara et d’une femme au foyer campée par Cate Blanchett) dans l’Amérique corsetée des années 1950, où les deux protagonistes vivent une passion cachée. La question du regard est prise en charge, sans grande surprise, par la société bien-pensante de l’époque mais aussi par les photographies que la jeune vendeuse prend de son amante. La question du désir se retrouve alors superposée de manière brûlante aux diktats des années 1950, figurant ainsi l’écart démesuré qui sépare ces deux visions. Dans The Neon Demon, la question du « désir-regard » se pose de manière plus contemporaine, figurant notamment dans une séquence de masturbation culottée le rapport entre image publicitaire et désir de mort, et poussant in fine cette logique jusqu’à l’ingestion et la régurgitation des deux.

Unité et éparpillements

L’ombre de la mort, comme l’année dernière, et malgré le programme réjouissant offert par ce classement, plane donc malgré tout au-dessus de 2016. Pour beaucoup d’entre nous, 2016 restera sûrement synonyme d’une année mortifère où les catastrophes (guerres, attentats, incidents climatiques) se seront enchaînées sans discontinuer, à un tel point que cet état d’apocalypse permanent vient remettre en cause la temporalité de ces événements. Sommes-nous à l’aube d’une grande catastrophe ? En train de la vivre ? Est-elle déjà passée ? Un autre beau portrait de femmes, avec No Home Movie de Chantal Akerman, venait poser la question de ces trois temporalités, entre évocation de la Shoah, disparition au présent d’une mère et spectre du suicide à venir de la cinéaste. De l’autre côté de l’Atlantique, chez Clint Eastwood, la catastrophe n’est jamais certaine, et son Sully se repasse en boucle les événements, afin de réussir à décider du caractère de celle-ci. A-t-elle eu lieu avec cet amerrissage forcé ou a-t-elle été évitée ? Est-il en train de la vivre, lorsque les médias le peignent en héros mais que le conseil national de la sécurité des transports cherche à le faire passer pour responsable de cet incident ? Ou bien est-elle encore à venir, avec la perspective de perdre sa retraite et son emploi ? Le traumatisme provoqué par la catastrophe nous éparpille en mille morceaux, et afin de réussir à la considérer dans tous ces paramètres – et ainsi élucider toutes ces questions – il faut retrouver sa propre unité, et se tenir dans sa propre temporalité. Pas celle que les autres cherchent à vous imposer. Dans Manchester by the Sea de Kenneth Lonergan (4ème du classement), la rédemption reste inaccessible au personnage de Casey Affleck, mais il lui appartient pourtant, afin de survivre à la catastrophe, de retrouver une temporalité où il pourra enfin cesser de la rejouer sans fin, tout en l’inscrivant dans sa propre trajectoire. S’il est difficile de lui résister, c’est parce que la catastrophe n’a pas de temporalité propre, elle ne se limite pas à un événement ponctuel. Elle s’étend et se répand partout où elle le peut – avant, pendant, après – ce que la fragmentation des montages de Manchester by the Sea, Sully, mais aussi Nocturama ou encore les deux parties d’Homeland : Irak année zéro sont venus mettre en exergue avec brio.

Bien heureusement, cette année cinématographique 2016 nous a également apporté son lot de petites bulles échappant à la sinistrose. Avec d’abord In Jackson Heights, îlot de résistance situé dans le Queens new-yorkais, et qui cherche notamment à échapper à la spéculation galopante des promoteurs immobiliers. Mais ce qui marque surtout, c’est comment ce quartier travaille à conserver sa propre unité à travers la constellation de communautés qui le composent. Wiseman filme cet état présent de la lutte avec la volonté de mettre en avant ce qui rassemble plutôt que ce qui divise, ce qui en soi constitue un geste politique salvateur pour notre époque. Un peu plus loin, du côté du Texas, une rafraîchissante bulle temporelle est venue éclater dans le calendrier des sorties du mois d’avril, avec l’insouciante coolitude des protagonistes d’Everybody Wants Some !! de Richard Linklater (19ème du classement). Ici, nulle mélancolie d’un âge doré de la jeunesse américaine du début des années 1980, mais plutôt étalage de premières fois, à travers le prisme d’un regard vierge qui ne sait pas que ces moments ne se reproduiront plus. Regarder à nouveau, voir le monde comme si c’était la première fois constituent alors les principales antidotes à la déprime. Car, sait-on jamais, l’univers que nous habitons peut encore révéler des visions stupéfiantes. C’est tout le travail d’un Jeff Nichols et de son Midnight Special (13ème du classement), que de nous amener à la révélation fracassante et fabuleuse d’un autre monde, utopie repliée discrètement juste à la surface du nôtre. Ce monde, ces mondes, le cinéma peut nous aider à les rêver et, peut-être, à les réaliser.

Ferhat Abbas

Gabrielle Adjrad

Damien Bonelli

Théo Charrière

Olivia Cooper-Hadjian

Adrien Dénouette

François Giraud

Juliette Goffart

Clément Graminiès

Nicolas Journet

Julien Marsa

Ursula Michel

Adrien Mitterrand

Josué Morel

Maël Mubalegh

Raphaëlle Pireyre

Morgan Pokée

Fabien Reyre

Théo Ribeton

Max Robin

Axel Scoffier

Benoît Smith

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