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Hors-champ Top 10 de l'année 2015

En quête de voies, par Julien Marsa

Top 10 de l’année 2015

Voici donc l’heure du bilan annuel, avec ce top 10 qui constitue le reflet des votes de 22 de nos rédacteurs, exercice auquel nous nous plions toujours avec plaisir mais aussi un brin de fébrilité. Il ne se dégage aucun vainqueur haut la main de ce nouveau top 10 de la rédaction, où les films qui se retrouvent en haut du tableau ont tous obtenu des résultats assez serrés. On pourrait partir du postulat d’une année en demi-teinte, plus marquée par les événements extra-cinématographiques que par une claire avalanche de propositions qui nous aideraient à appréhender le monde d’aujourd’hui. Mais, à l’heure du bilan, c’est pourtant la qualité et l’éclectisme des tentatives qui semblent se détacher (même si, contrairement aux autres années, le documentaire et les cinématographies d’Amérique du sud et d’Afrique sont clairement sous-représentées), et nous offrent malgré tout un miroir tendu vers l’année passée. Il serait vain d’essayer d’enfermer les films dans le prisme de l’actualité d’un monde qui semble devenir toujours plus f(l)ou, mais chacun des titres de notre top 10 offre, à sa manière, quelque chose de l’air du temps qui puisse permettre de tracer une voie – et de faire entendre une voix – singulière à travers une année chaotique.

C’est d’abord une note familière qui se fait entendre, grâce au numéro un de ce classement, l’hypnotique Cemetery of Splendour d’Apichatpong Weerasethakul (déjà en pôle position de notre top en 2010 avec Oncle Boonmee). Une voix qui invite à l’apaisement et à la suspension, à la réunification entre le monde des morts et des vivants, au mélange entre rêve et réel. Si Weerasethakul arrive premier, c’est peut-être aussi parce qu’il dessine un voyage utopique amenant à prendre un peu de hauteur face au réel, en se réfugiant pourtant juste un petit pas en dessous du seuil de la conscience. Un autre cinéaste asiatique, Kiyoshi Kurosawa et son Vers l’autre rive (classé en 7ème position), nouait un dialogue fructueux entre ceux qui sont partis et ceux qui restent, pendant que son cousin coréen Hong Sang-soo proposait de ranimer le récit d’une relation supposément enterrée (Hill of Freedom, en 11ème position), et que Guillaume Nicloux, avec Valley of Love (23ème), travaillait à la réconciliation des vivants à travers la figure d’un fils disparu. De ce point de vue, le cinéma de genre n’était pas non plus en reste, avec l’étonnant It Follows de David Robert Mitchell (13ème) et les liens qu’il tisse entre sexualité, infection et visions horrifiques, sous l’égide d’un rapport fantomatique à la ville de Detroit (très marquée par la crise des subprimes). La mort, encore, tient la place centrale du dernier film de Nanni Moretti, Mia Madre (classé 3ème), sous un versant intime et plus ouvertement autobiographique, mais où la cohabitation s’invite également à table : tracas de la vie et agonie en sourdine d’une mère se mêlent avec, comme un pont jeté entre deux mondes, la figure du rêve, que l’on retrouve aussi de manière saisissante chez Weerasethakul, dédiée à la même fonction de réconciliation. En écrivant ces lignes, il apparaît que c’est sûrement cette voie pacificatrice que l’on aurait envie de continuer à arpenter en repensant à l’année cinématographique 2015, et dont Le Pont des espions (8ème), Notre petite sœur (9ème) et Vice-Versa (10ème) sont des exemples aussi variés que probants. Pour appréhender l’autre, le comprendre, lui tendre la main, il faut d’abord respecter, défendre et considérer son adversaire (un espion russe) d’égal à égal, semble nous souffler Steven Spielberg, il faut ramener au sein de la famille celle qui l’a bien involontairement brisée, nous conte Kore-eda, ou bien il est d’abord nécessaire d’apprendre à se connaître soi-même pour être prêt à se jeter dans le monde, semble être un des messages portés par Pete Docter. En somme, après être passés par le tumulte, tolérance, nuance et tempérance deviendraient les maîtres-mots, les guides qui permettraient de poursuivre fermement sa route.

Mais cette année, le cinéma ne s’est pourtant pas contenté de revenir sur des valeurs fédératrices qui, même si elles paraissent relever de l’évidence, restent toujours importantes à rappeler et à remettre en jeu. Des chemins chaotiques ont également été empruntés, notamment par le rutilant et vociférant Mad Max : Fury Road de George Miller, second de notre classement. L’aller-retour proposé par la trajectoire narrative du film dessine une sorte de cercle infernal, et la course-poursuite sans temps mort un manège duquel on ne pourrait plus descendre, inexorable marche en avant d’un monde qui court peut-être à sa propre perte, et où les directions empruntées se révèlent sens dessus dessous. Avec Inherent Vice (5ème), Paul Thomas Anderson ne fait que développer une fable du même acabit dans l’Amérique de la fin des années 1960, pour un film au propos plus politique qu’il n’y paraît. Un monde brouillé par les volutes de la marijuana et les drogues psychédéliques, et où la voie toute tracée imposée à l’enquête de son personnage principal, Doc Sportello, ne revêt pas plus de sens et de matérialité que la quête d’un hypothétique territoire utopique pour le Max de George Miller. Dans Inherent Vice, tout est lié et rien n’a de sens (comme chez Quentin Dupieux et son Réalité, 22ème du classement), nous renvoyant à notre propre difficulté à interpréter et relier les signaux dont nous abreuve jusqu’à épuisement le monde d’aujourd’hui – signaux que Hacker de Michael Mann (16ème), par le biais de l’informatique et du piratage, figura en quelques séquences de manière fulgurante. La boussole est cassée, les directions ne sont plus que des trajectoires brumeuses (l’extraordinaire tempête de sable de Mad Max : Fury Road, les nuages de fumée de Sportello, les collisions narratives chez Dupieux) qui ne permettent pas de voir plus loin que le bout de son propre nez. Il persiste un parfum de fin du monde, que l’on retrouve dans Foxcatcher de Bennett Miller (14ème) et sa peinture de la chute de l’Amérique triomphante des années 1980, dans la plongée au cœur du système d’extermination nazi dans Le Fils de Saul de László Nemes (15ème) ou encore dans l’hôpital psychiatrique arpenté par Wang Bing dans À la folie (20ème).

Quel sera, alors, notre radeau de fortune ? La piste proposée par Miguel Gomes et ses Mille et Une Nuits en trois volumes (4ème de notre classement), est celle du réenchantement du réel. Partant de faits divers relevés au Portugal durant la crise financière, Gomes se sert de cette matière prosaïque pour emmener le(s) récit(s) vers d’autres cieux que l’horizon sinistre des actualités, sans perdre de vue le tragique ou l’absurde des situations. Un regard lucide, mais habité, réenchanté. Une piste que ne renierait pas Arnaud Desplechin et ses Trois souvenirs de ma jeunesse, film autobiographique qui en passe par l’intrigue policière, le conte ou le film d’adolescents pour faire revivre un réel qui semblait enterré, enfoui, et le transformer en une matière vivace et fougueuse. Pour ne pas se laisser recycler en génération perdue, pour ne pas oublier l’Histoire, Jean-Gabriel Périot met lui aussi en avant, grâce aux images d’archive, l’impétuosité de sa Jeunesse allemande (25ème) à travers la Fraction Armée Rouge et ses figures de proue Ulrike Meinhof et Andreas Baader. Et même si le récit se referme sur le rideau de fer de la répression du gouvernement allemand et l’ombre des attentats perpétrés par la Fraction, le film laisse un peu plus tôt entrevoir la possibilité d’un regroupement des forces (le collectif Rosta Kino) qui traduirait une véritable volonté de révolte artistique et politique. Après une année riche en événements funestes, espérons que ces quelques dernières notes apportées à notre classement permettront d’insuffler l’énergie nécessaire pour repartir du bon pied en 2016, et d’en finir une bonne fois pour toutes avec les vœux pieux.

Ferhat Abbas

Gabrielle Adjerad

Damien Bonelli

Nicola Brarda

Théo Charrière

Adrien Dénouette

Juliette Goffart

Clément Graminiès

Marie Guéden

Arnaud Hée

Nicolas Journet

Quentin Le Goff

Eva Markovits

Julien Marsa

Ursula Michel

Adrien Mitterrand

Josué Morel

Raphaëlle Pireyre

Morgan Pokée

Fabien Reyre

Théo Ribeton

Max Robin

Benoît Smith

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